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L’apartheid pratiqué en Afrique du Sud est une politique de discrimination raciale par laquelle la minorité blanche se croit supérieure à la majorité noire et il a été instauré tacitement en Afrique du Sud juste après sa création en 1910. Tous les emplois qualifiés des mines sont réservés aux blancs, principalement les hollandais dès 1911. En 1913, la loi sur la terre, le « Land Act » attribue 87 % du territoire de l’Afrique du Sud aux blancs et 13 % de terres non fertiles aux noirs avec interdiction pour ces noirs de s’approprier des terres dans les zones rurales. Les noirs sont tenus à distance par les blancs qui pratiquent l’apartheid appelés « Boers » ou « Fermiers hollandais » à l’aide de leurs fusils. En 1923, l’ »Urban Areas Act » créé les « Native locations« ou « Quartiers indigènes » ou « Ghettos » et y entassent les sud-africains noirs. Avec le « Color Bar Act » de 1926, l’accès aux emplois supérieurs est interdit aux noirs. La « Représentation of Native Act » retire les sud-africains noirs de la province du Cap des listes électorales en 1936 ; Province pourtant libérale en comparaison aux autres provinces. En 1942, les travailleurs sud-africains noirs sont interdits d’exercer le droit de grève et avec le système de « Pass« , les déplacements sont limités. Le 18 décembre 1946 à King William’s Town, province du Cap, naît une personne qui deviendra un grand combattant de la lutte contre la ségrégation raciale en Afrique du Sud, Stephen Bantu Biko dit Steve Biko. Le père de Steve Biko, Mzingaye Biko exerce la profession de policier mais l’abandonne pour occuper le poste de Clerc dans le bureau des affaires autochtones de la localité de King william’s. Il s’inscrit également à l’ »Université UNISA » de l’Afrique du Sud pour des cours de Droit. En 1948, l’apartheid est officialisé en Afrique du Sud avec l’arrivée au pouvoir du « Parti National » (PN) qui soutient et fait la promotion de la discrimination entre les personnes de race blanche et celle de race noire. Le 12 septembre 1951, Steve Biko n’a que cinq (5) ans lorsque son père est tué par un policier blanc au cours d’un rassemblement militant. Steve Biko grandit dans une ambiance lourde où sa mère Nukuzula Macethe Duna, sa sœur aînée Bukelwa Biko, son grand-frère Khaya Biko et sa petite-sœur Nobandile Biko sont révoltés par la mort injuste du Chef de famille. Troisième de la fratrie de quatre (4) enfants, sa sœur Nobandile parle de son grand-frère Steve Biko : « Il n’était pas seulement responsable à la maison. Il se sentait responsable de toute notre communauté, et particulièrement de son éducation ». Cela s’explique par le fait que l’ensemble de la communauté de Ginsberg avait collecté des fonds pour lui permettre d’aller à l’école et de passer son brevet des collèges. C’était du jamais vu à Ginsberg, mais cela ne l’a pas empêché de l’obtenir haut la main. Il se sentait si redevable qu’il a plus tard créé un fonds pour l’éducation à Ginsberg. Sa mère qui travaille comme domestique à l’hôpital Grey de King William’s Town élève seule ses enfants et le prêtre-moine anglican, Aelred Stubbs dit : « Sa mère lui a apporté un soutien indéfectible. Elle était très pauvre et dut travailler dur et sans compter pour élever ses quatre enfants après le décès prématuré de son mari en 1950. » ; Devenu ami de Steve Biko, le père Aelred Stubbs édite un ouvrage « I Write What I Like » ou « J’écris ce que j’aime » pour consigner les écrits rédigés par Steve Biko dont un extrait : « La conscience noire repose sur la prise de conscience par les Noirs que l’arme la plus puissante aux mains d’un oppresseur, c’est l’esprit des opprimés. Si une personne se sent libre, aucune chaîne forgée par les hommes ne peut la réduire en esclavage. Si, au contraire, son esprit est totalement manipulé et contrôlé par ses oppresseurs, elle sera incapable de remettre en cause ses maîtres tout-puissants. » Steve Biko fréquente l' »école primaire Charles Morgan » et le « lycée Forbes Grant » dans le township de Ginsberg et bien qu’intelligent et calé en mathématiques et en Anglais, il adopte un comportement de rebelle et d’insoumis tout le long de son cursus secondaire. Le 21 mars 1960, il survient dans la ville de Sharpeville, une banlieue habitée par les noirs de l’Afrique du Sud, un massacre baptisé « Massacre de Sharpeville« . Ce jour-là, des jeunes sud-africains noirs non armés marchent pacifiquement pour protester contre les lois de « Laissez-passer » qui limitent leurs déplacements mais la Police charge et tire. La Police tue plus de soixante-neuf (69) personnes et en blesse 180. Steve Biko est choqué et révolté. En 1963, à dix-sept (17) ans, il intègre le lycée de Lovedale ; Un établissement missionnaires fréquenté une année auparavant par son grand-frère Khaya Biko. Les deux (2) frères Biko et cinquante (50) autres personnes sont arrêtés en cette année 1963 pour avoir soutenu, alors interdite, la branche militaire du « Congrès panafricain » (PAC) baptisé « Poqo« . Sans avoir prouvé l’implication de Steve Biko, il est néanmoins expulsé du « lycée Lovedale » après son interrogatoire et est mis sur la liste noire de tous les établissements publics de l’Afrique du Sud. Son frère Khaya Biko, grand activiste anti-apartheid est incarcéré pour avoir appartenu au « Congrès panafricain » (PAC) et Steve Biko vivant ces injustices décide de lutter pour un changement radical en Afrique du Sud. Khaya Biko, qui a tenté en vain d’entraîner son petit-frère vers la politique en est heureux et dit : « Steve a été renvoyé sans raison valable. Ceci dit, rétrospectivement, je salue le geste du gouvernement Sud-africain car il a mis en lumière un très bon politicien. J’avais essayé en vain d’obtenir que Steve s’intéresse à la politique. En un jour, la police aura réalisé que, des années durant, je n’ai pas réussi à faire. Elle a de surcroît réveillé en lui un géant. » Khaya Biko est condamné à deux (2) ans de prison. Steve Biko est obligé de déménager et retourne à son école mais est renvoyé trois (3) mois après avoir participé à une grève. Thabo Mbeki devenu plus tard Président de l’Afrique du Sud en 1999, est renvoyé de la même école pour son activisme. Steve Biko obtient néanmoins son diplôme de fin d’études secondaires au « Lycée St Francis College » en 1966, un internat libéral du Natal, une région de l’Afrique du Sud. Steve Biko s’inscrit à la Faculté de Médecine de l’ »University Of Natal Medical School« , section des personnes Non-européenne et milite dès 1967 au sein du syndicat des étudiants dénommé « National Union of South African Students » (NUSAS) ou « Union nationale des étudiants Sud-africains« . LOIDICI.BIZ – SITE WEB A ACCES A GRATUIT La NUSAS est un syndicat d’étudiants dirigé par des étudiants blancs libéraux qui disent respecter la liberté de tous les membres, blancs comme noirs. Or, Steve Biko trouve que les préoccupations des étudiants de race noire ne sont pas prises en compte et la distinction entre étudiants noirs et étudiants blancs est une réalité au sein de la NUSAS. Il est élu au sein du « Student’s Representative Council« (SRC) ou le « Conseil représentatif des étudiants » en 1967. Ses appréhensions sur la NUSAS sont confirmées lorsqu’en 1967, alors délégué du SRC, Steve Biko se rend à l’Université Rhodes, à Grahamstown dans la province du Cap-Oriental pour prendre part à la conférence annuelle de la NUSAS et constate que la mixité raciale dans les lieux d’hébergement est interdite sur le fondement de la « loi Group Areas Act » votée par le régime d’apartheid pour réglementer les zones réservées aux blancs et celles prévues pour les noirs. Au lieu de refuser d’appliquer cette loi que la NUSAS dit détester, elle recommande plutôt aux participants noirs de respecter la loi. Steve Biko en sort très déçu et quitte la NUSAS quelque temps après. Steve Biko et d’autres étudiants créent en 1968 le premier syndicat d’étudiants exclusivement noirs de l’Afrique du Sud, la « South African Students Organisation » (SASO) ou « Organisation des Etudiants sud-africains » et il dit : « En 1968, nous avons formé ce que nous appelons aujourd’hui la SASO. Elle est fondamentalement basée sur la conscience noire, qui repose sur la capacité de l’homme noir à améliorer son sort en adhérant à ces systèmes de valeurs qui font de lui un membre à part entière de la société. » La SASO s’inspire du « Black Power Movement« (BPM) ou « Mouvement Black Power« . Le BPM est un mouvement lancé par le « Trinidad Stokely Carmichael« , appelé aussi Kwame Ture, un militant afro-américain qui s’est inspiré de la lutte des militants des droits civils américains, Robert F. Williams et Malcolm X qui se sont battus contre la ségrégation raciale aux Etats-Unis d’Amérique. Les idées de la diaspora africaine et les déclarations des indépendantistes africains alimentent également les discours du SASO qui a opté pour la non-violence dans ses actions. Les étudiants noirs des campus s’approprient le courant révolutionnaire de Steve Biko pour mettre un terme aux frustrations subies pendant des années par eux et leurs parents. Steve Biko devient Président de la SASO en 1969 adopte le slogan : « Black is beautiful » ou « Le noir est beau » qu’il exprime en disant : « Mec, tu vas bien comme tu es, commence à te considérer comme un être humain. » Il ajoute : « La conscience noire, c’est une attitude et une manière de vivre ; c’est l’appel le plus positif qui ait émané du monde noir depuis longtemps. » La pensée de Steve Biko provoque un déclic au sein de la jeunesse sud-africaine et beaucoup de jeunes décident de quitter les Universités pour intégrer des mouvements politiques à proprement parlé. En 1970, Steve Biko épouse Ntsiki Mashalaba et deux (2) enfants voient le jour, Nkosinathi Biko né en 1971 et Samora Biko. Hors mariage, Steve Biko a deux (2) enfants, Motlatsi Biko née en 1977 et Hlumelo Biko né en 1978. Sa fille Lerato Biko née en 1974 est décédée d’une pneumonie deux (2) mois après sa naissance. Arrêté quatre (4) fois et emprisonné, Steve Biko ne se laisse pas intimider et dit en 1971 dans un discours à Cape Town : « L’arme la plus puissante dans les mains de l’oppresseur, c’est la mentalité, l’esprit de l’opprimé ! (…) » En 1972, Steve Biko est exclu de la Faculté de Médecine pour activisme politique et lorsqu’il quitte l’Université, il est employé au sein des bureaux des « Black Community Programmes« (BCP) ou « Programme de la Communauté Noire« , section de la « Black People Convention« , sous la direction de Ben Khoapa. Le BCP est une chaine d’entre-aide entre les sud-africains de race noire. Il s’occupe ensuite de projets sociaux à Durban, en Afrique du Sud tel que, enseigner les personnes défavorisées qui ne peuvent s’offrir le luxe de fréquenter les écoles et son ami Barney Pityana dit : « Sa quête inépuisable de connaissances s’étend bien au-delà du domaine médical. » En 1972, Steve Biko avec d’autres jeunes sud-africains crée le « Black People’s Convention« (BPC) ou « Mouvement de Conscience Noire« , un courant de conscience pour l’émancipation du peuple noir. Pour réussir sa mission, Steve Biko s’inspire de la lutte de grands Hommes comme l’Américain noir William Edward Burghardt ou W.E.B. Du bois, activiste des droits civiques qui exige l’égalité des droits pour les noirs ; L’Afro-américain Alain Locke qui, pour donner l’opportunité à des talents noirs d’éclore dans les années 1919, apporte son aide aux artistes, écrivains et musiciens Afro-américains ; Le Jamaïcain Marcus Garvey précurseur du panafricanisme ; Le Martiniquais Aimé Césaire qui combat le colonialisme ; Le Martiniquais Frantz Fanon qui se bat pour que tous les opprimés du monde soient solidaires ; L’Afro-américain Malcolm X, militant des droits de l’homme qui se bat contre la ségrégation raciale aux Etats-Unis d’Amérique et l’Américain Martin Luther King Jr qui lutte contre la ségrégation raciale aux Etats-Unis d’Amérique également. Proche du « Black nationalism » ou le « Nationalisme noir des Etats-Unis d’Amérique » et du « Panafricanisme » qui prônent l’unité des populations de race noire, le « Mouvement de Conscience noire » veut effacer de l’esprit des jeunes sud-africains l’idée que le blanc est supérieur au noir. Steve Biko appelle les personnes de race noire à cesser de se plier en quatre (4) devant les personnes de race blanche. Il juge qu’il est primordial que la libération psychologique précède la libération physique. Pour lui donc, les noirs ne pourront se libérer politiquement de l’apartheid que s’ils arrêtent de se croire inférieurs aux blancs. Le « Mouvement de Conscience noire » critique l’ANC et les libéraux blancs lorsqu’ils disent aux opprimés de s’émanciper eux-mêmes mais pour Steve Biko, il se demande comment les noirs peuvent-ils s’émanciper s’ils sont mentalement enchaînés ; S’ils se croient inférieurs aux blancs ? Dans une idéologie de non-violence, Steve Biko veut marquer dans l’esprit de la communauté noire qu’elle doit être fière d’être noire et ne plus se sentir complexée. Pour Steve Biko, le noir doit changer sa manière de penser et doit se considérer l’égal du blanc et il confie à un journaliste britannique : « …Pour commencer, il faut que les Blancs réalisent qu’ils sont seulement humains, pas supérieurs. De même les Noirs doivent réaliser qu’ils sont aussi humains, pas inférieurs… » La SASO va plus loin en rejetant la coopération avec les leaders noirs impliqués dans le système de l’apartheid. Elle s’en prend également aux noirs qui travaillent avec le système d’apartheid ou ceux qui souhaitent un rapprochement avec les blancs. Il propose aux noirs de se défaire de l’assistance des blancs et de refuser de participer à tout mouvement où des blancs sont présents. Avec l’emprisonnement des leaders de l’ANC et la dislocation de ce Parti, les élèves et étudiants adhèrent massivement au « Mouvement de Conscience noire » de Steve Biko. Steve Biko et plusieurs membres du « Mouvement de Conscience noire » sont arrêtés en 1973 sous le chef d’accusation de terrorisme. Banni en même temps que Bennie Khoapa, Barney Pityana et plusieurs autres leaders du « Mouvement de la Conscience noire« , Steve Biko est expulsé de Durban et est assigné à résidence dans sa ville natale de King William’s Town. Ses camarades du SASO, BPC et BCP sont dispersés à travers l’Afrique du Sud pour briser ce Mouvement. Pendant cette période d’exclusion, sa femme Ntsiki dit bien plus tard : « J’ai épousé un homme ne sachant pas qu’il était le chef de file d’un mouvement. Pour moi, il était juste comme n’importe quel homme. Cependant, je voyais bien qu’il y avait quelque chose qui le poussait à travailler avec, et pour les autres, tant et si bien que, la plupart du temps, la famille ne passait pas en premier. Quand il a été banni en 1973, les gens venaient le voir pour lui soumettre des problèmes. Il y avait ceux qui venaient avec des problèmes d’argent ou de famille. Si quelqu’un venait à lui en disant « Je n’ai pas d’argent pour envoyer mon enfant à l’école », ou « Je n’ai pas de nourriture à la maison », vous savez ce qu’il faisait ? Il vidait nos sacs afin de rassembler le nécessaire pour aider cette personne. Donc, il était toujours disposé à œuvrer pour les gens. » Plusieurs fois arrêté et relâché, Steve Biko poursuit la conscientisation des jeunes sud-africains noirs mais cette fois-ci, les autorités d’apartheid serrent l’étau et ne le lâchent plus. Elles lui interdisent de tenir des discours en public. A King William’s Town, à 15 Leopold Street, Steve Biko installe les bureaux du « Black Community Programmes » pour s’occuper de la santé, l’éducation, l’emploi des personnes de race noire. Voyant que Steve Biko ne viole pas la loi mais poursuit son œuvre d’émancipation des jeunes sud-africains, le régime d’apartheid le sanctionne à nouveau par : 1°) l’interdiction de former une association avec les BCP ; 2°) l’interdiction de parler à plus d’une personne ; 3°) l’interdiction de quitter King William’s Town sans l’autorisation de la police ; 4°) l’interdiction d’occuper des fonctions publiques. Steve Biko et son mouvement poursuivent les actions de développement des activités de la communauté noire par : 1°) la construction de la clinique Zanempilo, un centre de santé communautaire moderne ; 2°) la mise en œuvre du projet de travail du cuir à Njwaxa avec le Njwaxa Leather-Works Project ; 3°) l’instauration d’un fonds pour aider les prisonniers politiques et leurs familles avec le Zimele Trust Fund ; 4°) et la création de la fiducie d’épargne-études à Ginsberg pour aider les étudiants noirs avec le « Ginsberg Educational Trust« . Les parents des jeunes sud-africains noirs n’arrivent plus à les retenir. Les recommandations des parents à leurs enfants de rester modérés et sages n’empêchent pas ces derniers de se rallier au nouveau courant de conscience noire qui leur permet d’avoir confiance en eux. La peur du blanc disparaît et l’insoumission aux lois d’apartheid n’effraie plus la jeunesse sud-africaine. C’est ainsi que le 16 juin 1976 à 08 heures du matin, des milliers d’élèves de Soweto de race noire protestent devant l’ »école Morris Isaacson » pour faire fléchir le régime d’apartheid sur sa décision d’imposer dans l’enseignement, la géographie, les mathématiques et l’histoire. Pour la langue « Afrikaans » qui représente la langue de ceux qui ont officialisé l’apartheid en Afrique du Sud, les élèves refusent. Trois (3) semaines avant, les élèves du Lycée technique de Phefeni avaient fait la grève pour la même sollicitation. Avec des banderoles, les élèves envisagent marcher dans Soweto pour se retrouver au « stade Orlando » mais ils tombent sur un dispositif de Police impressionnant qui leur intime l’ordre de retourner. Au premier refus, les policiers lâchent les chiens sur les jeunes manifestants, puis des bombes lacrymogènes et tirent à balles réelles. La première personne touchée par balle dans le dos est un écolier de douze (12) ans, Hector Pieterson. Un jeune sud-africain noir nommé Mbuyisa Makhubu âgé de dix-neuf (19) ans, venu participer à la manifestation soulève Hector Pieterson atteint par balle et qui agonise. Mbuyisa Makhubu court avec Hector Pieterson. Paniquée, la petite sœur de la victime, Antoinette Pieterson, dans son uniforme d’école court à leurs côtés en pleurs. Hector Pieterson meurt le même jour, le 16 juin 1976. L’image immortalisée par le photographe Sam Nzima fait le tour du monde et enflamme Soweto puis toute l’Afrique du sud. Des cailloux et des bois sont utilisés par les manifestants pour affronter la Police sud-africaine super-armée. Officiellement, il est dénombré 575 morts mais les sud-africains de race noire dénonce plus de 1.000 personnes tuées. Le régime d’apartheid retire la loi contestée après le massacre. Mbuyisa Makhubu, le jeune qui portant l’écolier atteint par balle est harcelé par les services secrets sud-africains pour le faire taire afin qu’il ne témoigne pas. Mbuyisa Makhubu prend la fuite et disparaît pour toujours. Sa mère dit avoir reçu, deux (2) années après le drame, un courrier de lui en 1978 en provenance du Nigéria et plus rien après. Sa cousine, Thoko Makhubu Diamini affirme aussi qu’une personne incarcérée depuis 2004 à Lindsay, au nord-est de Toronto au Canada est Mbuyisa Makhubu. Cette personne est arrivée à Toronto, au Canada en 1988 sous la fausse identité de Victor Vinnetou et n’ayant pas eu le statut de réfugié, il a été emprisonné et serait atteint de troubles mentaux. Sa famille lutte pour qu’il soit rapatrié en Afrique du Sud même si le test d’ADN effectué n’a pas été concluant mais ses parents soutiennent que la personne du Canada porte une tâche de naissance semblable à celle de leur fils Mbuyisa Makhubu. Après la manifestation des élèves réprimée par la Police, Steve Biko dit : « …La réponse des étudiants à ce moment-là a traduit leur fierté. Ils ne voulaient pas se calmer, même sous la menace des fusils. Et donc ce qui devait arriver arriva. Certains ont été tués. Les révoltes n’arrêtaient pas. Parce qu’à aucun moment, les jeunes étudiants – ni à aucun moment leurs parents – ne se sont résignés à avoir peur. Le monde a considéré que des mesures oppressives avaient délibérément été mises en place pour calmer les masses noires, et tout le monde était également déterminé à dire à la police, à dire au gouvernement : nous ne serons pas effrayés par votre police, par vos chiens et par vos soldats. Voilà l’absence de peur dont on parle, et que je considère comme un élément déterminant de l’action politique… » En 1976, Steve Biko et d’autres leaders de « Mouvement de Conscience noire » sont arrêtés. Jugé pendant quatre (4) jours, Steve Biko en profite pour expliquer les objectifs du « Mouvement de Conscience noire« . Son témoignage est réédité par la Maison d’édition « Pan MacMillan South Africa« sous le titre, « The Testimony of Steve Biko ». En janvier 1977, la « Black People’s Convention » ou « Convention du peuple noir » élit Steve Biko à l’unanimité, Président d’honneur pour sa contribution dans la lutte de libération de l’Afrique du sud de l’apartheid. Steve Biko accorde une interview à un journaliste européen en 1977 et dit : « (…) Personnellement, je voudrais qu’il y ait moins de groupes. Je voudrais que des groupes comme l’ANC, le PAC et le Mouvement de la Conscience Noire décident de former un seul groupe de libération. C’est uniquement, je pense, quand les Noirs seront véritablement dévoués et unis autour de leur cause que nous pourrons obtenir les meilleurs résultats. (…). » (Voir l’Interview entière à la page du présent ouvrage). Peter Cyril Jones est nommé Secrétaire national à l’Economie et aux Finances et expose : « Steve avait une attitude drôle et joyeuse. (…) Il était sérieux et engagé dans son travail pour le peuple, comme nous tous. Sa capacité et son intrépidité envers les gens – de toutes sortes, bons ou mauvais – étaient quelque chose à expérimenter. (…) Steve et moi avons partagé une interaction quelque peu frénétique au quotidien. Mais il y avait des moments où nous pouvions être tranquilles les uns avec les autres, dans la camaraderie et la réflexion. Cela se produisait également aux petites heures du matin, lorsque la foule était partie. » Le 17 août 1977 Steve Biko et Peter Cyril Jones se rendent à Cap Town pour régler un différend avec Neville Alexander, le leader du « New Unity Movement » ou « Nouveau Mouvement d’unité« . Ils arrivent à 10 heures du matin à Cap Town et se reposent chez Peter Cyril Jones avant de se rendre chez Fikile Bam, un camarade de Neville Alexander. Peter Cyril Jones laisse Steve Biko et Fikile Bam pour aller seul chez Neville Alexander afin de le prévenir de l’arrivée de Steve Biko et lui fait part de l’intention de Steve Biko de le rencontrer mais Neville Alexander refuse catégoriquement de le voir. Fikile Bam propose qu’en dépit du refus de Neville Alexander de le recevoir, que lui, Peter Cyril Jones et Steve Biko se rendent tous les trois (3) chez Neville Alexander. Fikile Bam va seul vers Neville Alexander pour le convaincre de rencontrer Steve Biko et Peter Cyril Jones et Steve Biko attendent dans le véhicule stationné dans la Cour de Neville Alexander. Neville Alexander décline à nouveau la demande de rencontrer Steve Biko parce qu’ils sont tous deux bannis et si la Police d’apartheid venait à les voir ensemble, ils seront tous arrêtés et emprisonnés et cela porterait un coup au « Mouvement de la conscience noire« . Neville Alexander dit plus tard : « Fiks a essayé toutes les astuces du livre pour me convaincre de rencontrer Steve. Mais je ne bougeais pas. Afin de me mettre la pression, il a dit que Steve était assis dans la voiture dans la cour. Mais mes gars m’ont demandé de ne pas rencontrer Steve à cause de problèmes au sein du Black Consciousness Movement à Cape Town. Je ne voulais pas être pris entre deux feux. » Se sentant en danger puisque banni et assigné à résidence dans sa ville natale de King William’s Town, Steve Biko décide de retourner le même soir à King William’s Town, long de douze (12) heures. A un barrage de Police, à Grahamstown, bien que déguisé, Steve Biko est repéré et reconnu par les agents de Police du régime d’apartheid. Steve Biko et Peter Cyril Jones sont arrêtés et sont conduits, le 18 août 1977, au célèbre quartier sécurisé de Port Elizabeth et ensuite séparés par la Police. Steve Biko est conduit au poste de Police de Walmerde, à Port Elizabeth où il est enchaîné, roué de coups et laissé nu dans le bureau 619 de l’immeuble Sanlam. Sans soins pendant plusieurs jours, son état de santé se dégrade considérablement et le 7 septembre 1977, il souffre de lésions neurologiques qui font qu’il perd constamment connaissance. La violence des sévices est telle que son transfert dans un hôpital carcéral s’impose à ses geôliers le 11 septembre 1977. Les capitaines de police Siebert et Wilken et le sergent-détective Niewoudt l’emmènent dans une prison de Pretoria loin de Port Elizabeth. Jeté à l’arrière d’un véhicule de marque Land Rover, sans vêtement, entièrement nu, ils parcourent la distance de 1.200 Km qui sépare Port Elisabeth de Pretoria, sans escorte médicale alors que le prisonnier agonise. Steve Biko arrive à destination vivant mais est déposé toujours nu, à même le sol d’une cellule de la prison centrale de Pretoria. Steve Biko décède le 12 septembre 1977. LOIDICI.BIZ – SITE WEB A ACCES A GRATUIT Peter Cyril Jones est quant à lui transféré au poste de Police d’Algoa de Port Elizabeth où il est gardé prisonnier pendant dix-huit (18) mois et il confie : « qu’ils avaient été emmenés dans une pièce isolée des bureaux de police de Gqeberha. Ses vêtements ont été retirés et il a été contraint de s’asseoir au centre d’une pièce sur une chaise en acier à laquelle sa main gauche était attachée. Il a été interrogé sur ses activités liées à son implication dans le Mouvement pour la Conscience Noire et sur les raisons pour lesquelles il se trouvait avec Biko au moment de son arrestation. L’une de ces activités comprenait un tract qui aurait été distribué par les militants et lorsqu’il a nié en avoir connaissance, une attaque s’est ensuivie entre lui et les policiers de l’apartheid, le colonel Gideon Nieuwoudt, les adjudants Johan Beneke et Rubin Marx et le major Harold Snyman. » Il dit : « Nieuwoudt m’a frappé à la tête et dans le dos avec un tuyau vert, Beneke m’a frappé avec un tuyau noir dans le dos et les fesses et Snyman et Marx m’ont donné des coups pour me maintenir aligné.» Peter Cyril Jones raconte qu’en prison, dans sa tentative de converser avec des détenus d’une cellule voisine, ces détenus se sont mis à pousser de grands cris lorsqu’ils ont réalisé qu’il s’agit de Peter Cyril Jones, l’ami de Steve Biko. Peter Cyril Jones, ignoraient alors que ces détenus faisaient les funérailles de son ami et frère Steve Biko raconte : « Je n’ai appris la mort de Steve que le lendemain des funérailles, trois semaines après sa mort (…) La mort de Steve m’a laissé sans mots. Je me suis assis avec ce qui ne peut être décrit que comme un coup violent porté à la poitrine, une pression persistante, une inconsolabilité qui persiste depuis de nombreuses années. » Le régime d’apartheid avance plusieurs versions de la mort de l’activiste Steve Biko avant de dire qu’il est décédé à la suite d’une grève de la faim mais la journaliste Helen Suzmana réussit à prouver que le prisonnier est mort après avoir été torturé par la Police. La journaliste Helen Suzmana demande au ministre de la Justice du gouvernement d’apartheid, Jimmy Kruger, ce qu’il pense de la mort de Steve Biko et ce dernier répond : « Je ne suis ni heureux, ni désolé à propos de M. Biko. Sa mort me laisse froid. » De plus, les policiers, auteurs du crime ne sont que blâmés par leur hiérarchie. Donald Woods, un ami de Steve Biko, rédacteur en chef du journal « Daily Dispatch » publie les photos de Steve Biko couvert de plaies et d’ecchymoses gisant à même le sol et nu. Le monde entier est choqué et bouleversé. Le grand chanteur Peter Gabriel sort une chanson intitulée « Biko« . De même, un film est tourné sur la vie de Steve Biko, « Cry Freedom » ; Film réalisé en 1987 par Richard Attenborough et joué par deux (2) grands acteurs de cinéma américains, Denzel Washington et Kevin Kline. L’Afrique du Sud commence à être isolée sur la scène internationale et des Etats évitent désormais de collaborer avec elle. Le Conseil de sécurité de l’ONU vote la Résolution 417 le 31 octobre 1977 et la résolution 418 le 4 novembre 1977 pour imposer un embargo sur les ventes d’armes à destination de l’Afrique du Sud. L’apartheid est aboli le 30 juin 1991. En 1994, élu Président de l’Afrique du Sud, Nelson Mandela déclare : « Biko a été le premier clou dans le cercueil de l’apartheid.» En 1995, la « Commission pour la Vérité et la Réconciliation« est confiée à l’archevêque anglican Desmond Tutu qui réalise une enquête sur trois (3) ans, fait 20.000 auditions et reçoit 5.000 demandes d’amnistie. Desmond Tutu prêche le pardon en ces termes : « En ouvrant les blessures pour les nettoyer, on les empêchera de s’infecter. La vraie réconciliation n’est jamais bon marché, car elle repose sur le pardon qui est coûteux. » Pour bénéficier de l’amnistie proposée par le gouvernement, cinq (5) anciens policiers reconnaissent leur responsabilité dans la mort de Steve Biko. En décembre 2014, le rapport d’autopsie de Steve Biko est mis en vente par les enfants de Maureen Steele, la secrétaire particulière du médecin légiste chargé par la famille Biko pour faire cette autopsie. Dénoncée par la famille Biko, la vente du rapport d’autopsie de Steve Biko est interdite par la justice Sud-africaine le mercredi 3 décembre 2014. Le rapport d’autopsie qui se trouve entre les mains des enfants de Maureen Steele avait rapporté plus de 5.000 euros ou 3 millions 279 mille 785 FCFA. Peter Cyril Jones, l’ami de Steve Biko décède le 15 février 2023, après avoir lutté pour une vie meilleure de ces compatriotes de race noire. Il a œuvré pour garantir les terres communales occupées par la majorité des sud-africains pauvres et a souhaité que ces terres « soient transformées en zones productives et économiquement fonctionnelles dans les plus brefs délais grâce à des méthodologies d’autosuffisance. » Nkosinathi Biko, le fils de Steve Biko âgé de trente-six (36) ans et Président de la « Fondation Steve Biko« dit : « Il (Steve Biko) nous a aidés à comprendre et à construire notre identité, et il continue à influencer les jeunes » et Nelson Mandela déclare : « L’Histoire est émaillée de leaders capables de saisir les occasions et de porter les souhaits ainsi que les aspirations des opprimés. Steve Biko était de ceux-là, un pur produit de son époque, le fier représentant de l’éveil de tout un peuple. » En mai 1977, seulement trois (3) mois avant sa mort, Steve Biko disait : « …Soit tu es vivant et fier, soit tu es mort, et quand tu es mort, tu ne peux plus t’en soucier. Et ta façon de mourir peut elle même être une chose politique (…) car si je n’arrive pas dans la vie à soulever la montagne de l’apartheid, sûrement l’horreur de la mort y parviendra. » Les témoignages affluent et Donald Woods, rédacteur en chef du « Daily Dispatch » (East London, Afrique du Sud) lui rend hommage : « Au cours des trois années pendant lesquelles j’ai appris à le connaître, je n’ai jamais douté qu’il fût le leader politique le plus important du pays et tout simplement le plus grand homme que j’ai eu l’honneur de rencontrer. »
PAROLE FORTE DU LEADER STEVE BIKO : «L’arme la plus puissante dans les mains de l’oppresseur,
———————————————————————————————- INTERVIEW DE STEVE BIKO ACCORDEE A UN JOURNALISTE EUROPEEN EN 1977
Nos diverses organisations ont des façons de fonctionner différentes. Leur histoire débute après les événements des années 1963-1964.
Souvenez-vous, il y a eu beaucoup d’arrestations dans ce pays en réaction aux activités clandestines du PAC (le Congrès panafricain) et de l’ANC (le Congrès national africain)?; cela a provoqué une sorte d’émasculation politique de la population, et surtout de la population noire, avec pour conséquence que les Noirs ne pouvaient pas exprimer leurs propres aspirations.
Seules des organisations blanches, principalement des groupes étudiants comme le NUSAS (le Syndicat national des étudiants sud-africains), le Parti libéral ou le Parti progressiste, s’opposaient à ce que le gouvernement imposait aux Noirs.
Par rapport à avant, peu nombreux étaient les Noirs qui énonçaient des idées un peu sensées. Ils étaient par ailleurs dispersés parmi ces organisations-là.
Quand je suis entré en fac [à l’université de Durban] au cours de l’année 1966, selon l’analyse que mes amis et moi en faisions, il y avait quelque chose d’anormal dans cette situation où les Blancs étaient en fait ceux qui participaient le plus à notre oppression et en même temps ceux qui s’opposaient le plus à cette oppression. Cela signifiait donc que, dans ce pays, les Noirs ne pouvaient à aucun se consacrer à transformer l’opinion politique.
L’arène politique était complètement contrôlée par les Blancs, dans ce qu’on appelait à l’époque la «?totalité?» du pouvoir blanc.
Nous avons donc affirmé que les changements à venir ne pourraient advenir que s’ils résultaient d’un programme élaboré par les Noirs, et pour que les Noirs puissent élaborer un programme, ils devaient vaincre l’élément principal qui, en politique, leur faisait du tort?: un sentiment psychologique d’infériorité délibérément entretenu par le système.
Donc de la même manière, les Blancs, pour pouvoir écouter les Noirs, devaient vaincre le problème principal qu’ils avaient, et qui était un problème de «?supériorité?».
Or la seule façon de provoquer ce changement consistait bien sûr à réexaminer l’homme noir pour comprendre ce qui le rendait si facile à dénigrer.
Nous avons affirmé qu’en tant qu’étudiants noirs nous ne pouvions participer à des organisations multiraciales qui, en réalité, premièrement étaient des organisations blanches en raison du nombre écrasant d’étudiants blancs dans ce pays.
Qui, deuxièmement, se concentraient principalement sur des problèmes qui affectaient la communauté étudiante blanche.
Dont les membres, troisièmement, bien sûr, en ce qui concernait les questions politiques, s’exprimaient bien mieux que l’étudiant noir ordinaire, du fait de leur formation supérieure et de leur nombre – ils pouvaient obtenir la majorité sur n’importe quel sujet.
Ce qui signifiait que le NUSAS, en tant qu’organisation, exprimait des opinions politiques largement déterminées par la prépondérance blanche de ses membres.
En 1968, nous avons donc créé ce qui s’appelle désormais la SASO – l’Organisation des étudiants sud-africains – qui s’ancrait solidement dans la Conscience Noire.
L’objectif principal de cette dernière résidait dans l’idée que l’homme noir devait réévaluer sa position, en considérant de façon positive les systèmes de valeur qui lui permettaient de devenir, de façon distincte, un homme dans la société.
Comme quoi ?
D’abord, nous pensions que ce pays en particulier était presque comme un îlot européen en Afrique.
Si l’on parcourt l’Afrique on trouve des aspects de la vie africaine auxquels l’ensemble du continent attribue une valeur culturelle. Mais dans ce pays…
D’une façon ou d’une autre, on a tendance à faire croire à tout visiteur qu’il est presque en Europe.
Il ne voit jamais les Noirs autrement que dans un rôle servile.
Tout cela vient de la domination culturelle du groupe qui est actuellement au pouvoir.
Dans quelle mesure avez-vous réussi??
Nous avons réussi, dans la mesure où nous avons diminué l’élément de peur présent dans l’esprit des Noirs.
Pendant la période qui va de 1963 à 1966, les Noirs avaient terriblement peur de s’engager politiquement.
Aucun dirigeant utile ne sortait des universités parce que, de l’avis de tous, il était plus confortable de se laisser absorber par le travail, de gagner de l’argent.
Depuis, les étudiants noirs ont cependant compris que leur rôle premier était de se préparer à diriger les différents aspects de la vie communautaire noire.
Grâce à notre formulation politique des aspirations du peuple noir, beaucoup de Noirs ont compris la nécessité d’entrer dans la lutte et de faire partie de ceux qui s’érigent contre le système.
C’est probablement la première fois qu’il y a autant de conversations et de débats politiques et une aussi forte condamnation du système de la part des personnes noires ordinaires depuis 1960 et peut-être même avant encore.
Je fais référence ici à l’ensemble du système éducatif oppressif dont les étudiants parlent.
Après s’en être plaint, le gouvernement a voulu consolider et protéger ce contre quoi les étudiants protestent en faisant venir la police, les Saracens [véhicules blindés] et les chiens – en faisant venir des soldats, pour ainsi dire.
La réponse des étudiants à ce moment-là a traduit leur fierté.
Ils ne voulaient pas se calmer, même sous la menace des fusils.
Et donc ce qui devait arriver arriva. Certains ont été tués. Les révoltes n’arrêtaient pas. Parce qu’à aucun moment, les jeunes étudiants – ni à aucun moment leurs parents – ne se sont résignés à avoir peur.
Tout le monde a considéré que des mesures oppressives avaient délibérément été mises en place pour calmer les masses noires, et tout le monde était également déterminé à dire à la police, à dire au gouvernement?: nous ne serons pas effrayés par votre police, par vos chiens et par vos soldats.
Voilà l’absence de peur dont on parle, et que je considère comme un élément déterminant de l’action politique.
Depuis le mois de juin dernier, près de 400 étudiants ont été tués. 499 exactement.
Est-ce que vous ne pensez pas que cela les découragera??
Non. Je pense que cela a été une arme efficace pour rassembler les jeunes et les vieux.
Avant cela, il y avait une différence de perspective entre l’ancienne génération et la génération plus jeune. La génération plus jeune allait trop vite pour l’ancienne génération.
L’ancienne génération était déchirée entre les politiques des bantoustans d’un côté – entre de vieilles allégeances qui ne représentaient pas des alliances progressistes, envers des groupes comme l’ANC, le PAC, sans que cela se traduise par des résultats concrets – et il y avait ceux qui avaient simplement trop peur pour faire quoi que ce soit.
Est-ce que vous condamnez ceux qui dirigent les bantoustans??
Oui, bien sûr. Nous condamnons les dirigeants des bantoustans, même les meilleurs d’entre eux comme Gatsha Buthelezi.
Parlez en juste en quelques mots.
Notre position sur ce sujet est qu’il est impossible, si l’on cherche à lutter pour les aspirations du peuple noir, de lutter à partir d’une plate-forme qui vise à opprimer le peuple noir.
Nous considérons que les prétendues plates-formes des bantoustans sont des créations délibérées du gouvernement nationaliste qui permettent de juguler les aspirations politiques des Noirs et de leur donner des plates-formes pseudo-politiques pour détourner leur attention.
Les hommes tels que Gatsha Buthelezi, Matanzima, Mangope et ainsi de suite participent tous au jeu de l’homme blanc qui étouffe les aspirations des Noirs.
Nous ne croyons pas qu’il soit possible, quelle que soit la façon de procéder, de transformer une telle plate-forme en une œuvre utile.
Nous pensons que la première étape que doit franchir tout dirigeant politique noir est de détruire une telle plate-forme. De la détruire sans lui octroyer la moindre considération.
Dès que l’on s’y engage, dès que l’on y participe, que l’on soit du parti dirigeant ou de l’opposition, on lui prête un caractère sacré, on lui consent une certaine respectabilité.
Donc dans une certaine mesure les gens comme Buthelezi, Matanzima ou Mangope participent à un jeu orchestré par l’homme blanc et ils y participent au détriment de l’homme noir.
Ils amènent les Noirs à diviser leur lutte – à parler au nom des Zoulous, à parler au nom des Xhosas, à parler au nom des Pedis – ce qui est un aspect radicalement nouveau de la vie politique des Noirs dans ce pays. Nous, nous parlons en tant qu’association de forces, en nous adressant à un ennemi commun, et nous rejetons toute personne qui désire détruire cette unité.
Nous partons du principe que nous devons fonctionner en tant qu’ensemble de forces unies dans le but d’accéder à une société égalitaire pour l’Azania tout entière.
Par conséquent, nous abhorrons l’imposition de perspectives tribalistes, racialistes ou de tout type de perspective prônant la division. Nous les haïssons et cherchons à les détruire.
C’est pour cette raison que nous ne pouvons envisager aucun type de coalition avec un des dirigeants des bantoustans, même ceux qui sont soi-disant les meilleurs, comme Gatsha Buthelezi, parce que les arguments qu’ils reprennent sapent leur légitimité.
Évidemment le gouvernement a dit qu’une agitation communiste était à l’origine de tous ces troubles. Êtes-vous communiste??
Nous ne sommes absolument pas communistes. Je ne crois pas non plus un seul instant que le soulèvement soit dû à une agitation communiste. Je sais pertinemment que beaucoup de personnes différentes ont participé au soulèvement – ou du moins cela paraît être le cas.
Mais la raison principale de ce soulèvement est simplement l’impatience des jeunes envers un gouvernement qui refuse de changer, qui refuse le changement dans le monde de l’éducation, qui est celui auquel les étudiants s’adressent, et qui refuse également le changement de la situation politique plus générale.
Quand ces jeunes ont commencé à manifester, ils parlaient de [l’usage exclusif de] l’afrikaans [dans les écoles noires], ils parlaient de l’éducation bantoue, et c’est de cela qu’il s’agissait.
Mais le gouvernement a répondu de manière tyrannique, supposant comme il l’a toujours fait qu’il avait le pouvoir absolu.
Mais c’est là que, pour une fois, un groupe d’étudiants lui a fait face, un groupe qui n’était pas prêt à se laisser maltraiter constamment.
Les étudiants ont décidé de faire une démonstration de force, et bien sûr, le pays tout entier a suivi…
Il y a des leçons à tirer de tous les troubles de l’an dernier. En premier lieu, je pense que les Noirs ont un peu démontré leur force – et ils savent désormais quel est le niveau de dévouement auquel ils peuvent s’attendre de la part de leurs propres membres quand ils sont appelés à agir. Et ils savent aussi quelles réactions ils auront des diverses parties de la population – des jeunes, des plus âgés, et ainsi de suite.
La deuxième leçon est, évidemment, la réponse du gouvernement et de la population blanche dans son ensemble. Le gouvernement a répondu d’une certaine façon, et la population d’une autre. Le but n’est pas d’entrer dans les détails ici mais en lisant les journaux on pouvait avoir une idée de l’étendue de la peur qui prévalait dans la société blanche à un moment donné, notamment juste après le premier assaut à Soweto, quand la peur est devenue réelle et s’est répandue dans toute la communauté, à travers tout le pays. Personne ne savait au juste vers où les troubles allaient se propager.
Donc par quoi ces leçons vont-elles se traduire dans le futur??
Je pars du principe que si une émeute de cette nature doit se répéter, elle sera planifiée de façon plus prudente, ce qui permettra d’obtenir de meilleurs résultats, avec plus d’efficacité, que ceux obtenus lors de la situation spontanée que nous avons vécue l’année dernière.
Pensez-vous que vous allez, par ce biais, faire advenir un véritable changement dans cette société??
Selon moi, ce n’est qu’une manière d’exprimer le mécontentement à l’intérieur de la société. Je pense que dans ce pays, le processus de changement tout entier va traîner en longueur.
Cela dépendra entièrement de jusqu’où le gouvernement nationaliste est prêt à aller pour s’accrocher au pouvoir. Je pense que ses membres vont s’accrocher au pouvoir et continuer la lutte même dos au mur.
Le conflit ne pourrait être évité que s’ils étaient prêts à l’éviter. La lutte de ceux qui sont du côté des revendications, c’est-à-dire de ceux qui veulent la justice, de ceux qui désirent une société égalitaire, leur lutte pour atteindre ce à quoi ils aspirent sera déterminée par la résistance qu’offrira l’opposition. Si l’opposition est prête à se battre même dos au mur, alors le conflit ne pourra pas être évité.
Nous, la BPC – je suis un membre du Mouvement de la Conscience Noire, j’étais un membre de la BPC avant d’être banni par le gouvernement, et j’ai été, m’a-t-on dit, nommé président d’honneur de la BPC –, donc la ligne suivie par la BPC est d’explorer tous les moyens non-violents possibles dans ce pays, et c’est pour cela que nous existons.
Mais il y a des personnes – de nombreuses personnes – qui n’ont plus confiance en l’efficacité de la méthode non-violente. Ils considèrent que le gouvernement nationaliste actuel ne peut être renversé que par des gens aux commandes d’une branche armée.
Je ne sais pas si cela sera la réponse définitive de la société. Je pense qu’en fin de compte le résultat sera l’impact de toutes les organisations qui œuvrent dans le but de provoquer un changement en Afrique du Sud.
Personnellement, je voudrais qu’il y ait moins de groupes. Je voudrais que des groupes comme l’ANC, le PAC et le Mouvement de la Conscience Noire décident de former un seul groupe de libération.
C’est uniquement, je pense, quand les Noirs seront véritablement dévoués et unis autour de leur cause que nous pourrons obtenir les meilleurs résultats.
Et seul le futur nous dira si cela aura lieu sous la forme d’un conflit ou pas. Je ne crois pas un instant que nous allons abandonner de notre plein gré l’attitude non-violente que nous défendons – pour le moment du moins. Je ne peux prévoir ce que le futur nous réserve, de la même façon que je ne peux prévoir ce que l’ennemi fera dans le futur.
Sans calendrier
Avez-vous une idée du nombre d’années que prendra un tel changement??
C’est une question très difficile. Je ne veux pas m’aventurer à répondre à ce genre de question. Certains parlent de cinq ans, d’autres de dix ans. Je pense que nous n’en sommes pas encore au stade où nous pouvons établir un calendrier précis.
Vous parlez d’une société égalitaire. Est-ce que vous signifiez par là une société socialiste??
Oui, je pense qu’on ne peut pas échapper au fait qu’aujourd’hui en Afrique du Sud la redistribution des richesses est tellement injuste que toute liberté politique qui n’impliquera pas une redistribution adéquate des richesses sera vide de sens. Les Blancs ont concentré la plus grande partie des richesses du pays entre les mains d’une petite minorité d’entre eux.
Si la seule chose qui change sont ceux qui sont au pouvoir, ce qui risque de se passer c’est que les Noirs continueront d’être pauvres, et que l’on verra quelques Noirs se glisser au sein de ce qu’on appelle la bourgeoisie.
Notre société sera à peu près gouvernée comme elle l’était auparavant.
Donc, pour que prenne place un véritable changement, nous devrons tenter de réorganiser l’ensemble du modèle et des politiques économiques de ce pays.
La BPC croit en un judicieux mélange entre entreprises privées, très diminuées, et participation de l’État à l’industrie et au commerce, plus particulièrement dans certains secteurs, comme celui de l’exploitation minière – de l’or, des diamants, de l’amiante, etc. – ou celui de la foresterie, tout cela accompagné bien sûr de la pleine propriété des terres.
À travers ce judicieux mélange de deux systèmes, nous espérons pouvoir accéder à une redistribution des richesses plus équitable.
Imaginez-vous un pays où les Noirs et les Blancs puissent vivre ensemble dans une bonne entente et sur un pied d’égalité??
Oui, tout à fait. Nous envisageons une société qui ne se fonde absolument pas sur la race.
Nous ne croyons pas, par exemple, en les dites garanties des droits des minorités, parce que garantir les droits des minorités implique que l’on considère certaines parties de la communauté sur une base raciale.
Nous imaginons que dans notre société il n’y aura pas de minorité, il n’y aura pas de majorité, il n’y aura que les gens.
Et ces gens seront égaux devant la loi et bénéficieront tous des mêmes droits politiques devant la loi.
Donc, d’une certaine manière, ce sera une société égalitaire qui ne se fondera aucunement sur les races.
Mais est-ce que les Noirs dans leur très grand nombre, après tout ce qu’ils ont vécu, seront capables de vivre leur vie sans succomber au désir de vengeance, de…
Nous pensons que c’est le rôle du mouvement politique d’avant-garde qui amène le changement que de faire évoluer la manière de penser des gens. De la même façon, les Noirs n’ont jamais vécu dans un système économique socialiste et ils devront apprendre à y vivre.
Et de la même manière, ils ont toujours vécu dans une société divisée racialement et ils devront apprendre à vivre dans une société où la race ne sera plus une référence. Ils ont beaucoup de choses à apprendre.
Tout cela doit leur être présenté et expliqué par des membres du mouvement d’avantgarde qui dirige la révolution. Je n’ai pas le moindre doute sur le fait que les gens – et d’où je viens, là où j’ai vécu, j’ai appris à connaître les gens – ne cherchent pas toujours à se venger ni à être cruels.
L’homme noir ne nourrit aucune mauvaise intention envers l’homme blanc.
L’homme noir ne déploie sa rage contre l’homme blanc que dans la mesure où
celui-ci veut s’ancrer dans une position de pouvoir pour exploiter l’homme noir. Mais il n’y a rien au-delà de ça.
Nous n’avons pas besoin de majorités artificielles, ni de lois artificielles pour conserver le pouvoir, parce que nous pensons qu’une fois que nous serons au pouvoir, parce que nous sommes nombreux, nous y resterons.
Nous ne partageons pas la peur que le gouvernement blanc minoritaire a connue pendant tout ce temps, et qui a eu pour conséquence les nombreuses lois formulées pour le maintenir en place.
Comme vous le savez, le gouvernement soutient toujours que l’homme noir n’est pas encore à un stade de civilisation suffisant pour pouvoir être totalement responsable politiquement. Imaginez-vous un suffrage «?un homme, un vote?»??
Oui, nous y pensons en effet. Absolument. Absolument, un homme, un vote, sans aucune restriction, à l’exception de celles que l’on retrouve normalement dans le monde entier.
Ne pensez-vous pas qu’en réalité, l’homme noir est parfaitement capable…
L’homme noir est tout à fait capable – et l’homme blanc le sait. L’ironie de ce type de situation réside dans le fait que, quand le gouvernement blanc négocie une prétendue indépendance pour ce qu’il appelle le Transkei, il n’évoque pas l’idée d’un suffrage qualifié.
Dans le Transkei, tous les habitants votent. On trouve des politiciens nationalistes blancs qui soutiennent que ce système va fonctionner au Transkei. Mais d’une manière ou d’une autre, quand on en vient à parler du pays tout entier, on dit que les Noirs ne peuvent pas voter parce qu’ils ne comprennent pas les modèles économiques sophistiqués du marché.
Ils ne comprennent rien.
Ils doivent agir à un autre niveau. Cet argument ne tient pas la route. Il cherche à renforcer la position actuelle de l’homme blanc. Nous nous débarrasserons entièrement de cette idée. Le suffrage n’aura rien à voir avec la race. Dans notre société, les Noirs et les Blancs voteront en tant qu’individus.
Tout cela est fascinant. En tant qu’étranger, en tant que visiteur, je ne peux qu’ajouter que j’ai l’impression que le chemin sera forcément long et probablement très sanglant.
Il y a cette possibilité. Il y a cette possibilité. Mais comme je l’ai dit auparavant, cela dépendra entièrement de la réponse du parti nationaliste. S’il a été capable de s’assurer qu’en Rhodésie, le premier ministre Smith négocie avec les dirigeants du peuple noir de ce pays1 …
Vu ce à quoi on peut s’attendre du système actuel, je pense qu’on ne peut pas éviter le conflit. Et ce conflit pourra être généralisé, considérable et très long. Ce dont j’ai le plus peur, en partant de l’analyse actuelle, c’est que tout conflit à venir opposera globalement
Nous n’avons pas suffisamment de groupes prêts à former des coalitions avec des Noirs – je veux dire pas assez de groupes de Blancs – à l’heure actuelle. Plus il y aura de groupes de ce genre à émerger, plus le conflit sera réduit.
M. Biko, je vous remercie.
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