JULIUS NYERERE, PRESIDENT DE LA TANZANIE DE 1964 A 1985 : SA PHILOSOPHIE SUR L’EDUCATION DES ADULTES,
L’EDUCATION PERMANENTE ET L’EDUCATION POUR LA LIBERATION
La philosophie de Nyerere sur l’éducation des adultes, l’éducation permanente et l’éducation pour la libération est à bien des égards le prolongement naturel des idées qu’il a exposées dans « Education for Self-Reliance », en particulier de celles qui concernent certaines des limites et des insuffisances inhérentes à l’éducation formelle.
Si dans « Education for Self Reliance » la démarche de Nyerere se situe essentiellement au plan national, il se place, lorsqu’il aborde le problème de l’éducation des adultes, de général et universel, tout en se référant aux problèmes qui se posent en Tanzanie. Ses idées sur l’éducation permanente et l’éducation pour la libération entrent dans le cadre plus vaste de sa philosophie de l’éducation des adultes et, aux fins de l’analyse, peuvent être classées sous quatre rubriques qui se recoupent parfois.
LE RÔLE DE L’ÉDUCATION DES ADULTES DANS LE DÉVELOPPEMENT
Pour Nyerere, l’éducation des adultes est un moyen et un élément du développement, conviction que bien des planificateurs, des économistes et des éducateurs en sont venus à partager. Outre qu’elle dispense des connaissances et des compétences, cette éducation est fondamentalement un processus politique.
La réflexion de Nyerere sur le rôle de l’éducation des adultes dans le changement et le développement de la société prend comme point de départ l’objectif de l’éducation en général et celui du développement dans son ensemble. Ainsi, posant que l’objectif du développement est la libération de l’homme, il pense que l’objectif de l’éducation « est de libérer l’Homme des contraintes et des limites que lui imposent l’ignorance et la dépendance. L’éducation doit renforcer la liberté physique et intellectuelle des hommes — renforcer leur maîtrise d’eux-mêmes, de leur vie et de leur environnement. Les idées qui leur sont inculquées ou inspirées par l’éducation devraient donc être des idées libératrices ; les compétences qu’ils acquièrent grâce à l’éducation devraient avoir un pouvoir libérateur » (Nyerere, 1978, p. 27-28).
De même, Nyerere pense que l’éducation des adultes doit aider les individus à s’épanouir « Elle doit aider l’Homme à renforcer ses capacités à tous les égards. Elle doit notamment aider les individus à décider par eux-mêmes — ensemble — de ce que signifie le développement. Elle doit les amener à penser clairement, leur permettre d’examiner les différentes possibilités d’action qui s’offrent à eux et de choisir entre elles conformément à leurs objectifs propres ; elle doit enfin les doter des moyens de mettre en pratique leurs décisions » (Nyerere, 1978, p. 28).
En agissant et en influant sur le cours des choses, l’individu n’a d’autre choix que de coopérer avec les autres. L’éducation pour la libération est donc aussi l’apprentissage de la coopération. Toutefois, l’apprentissage n’aura pas l’effet libérateur souhaité si son seul but est d’obtenir un diplôme. « car un tel désir n’est qu’un autre aspect de la maladie de la société de consommation — l’accumulation de biens pour le plaisir de les accumuler. L’accumulation de connaissances ou, pire encore, l’accumulation de bouts de papier pour monnayer ces connaissances, n’a rien à voir avec le développement » (Nyerere, 1978, p. 29).
Selon Nyerere, l’une des fonctions les plus importantes de l’éducation des adultes est d’éveiller la conscience et l’esprit critique des individus pour qu’ils saisissent la nécessité et la possibilité du changement : « La première fonction de l’éducation des adultes est à la fois d’inspirer un désir de changement et de faire comprendre que ce changement est possible. Rien n’est plus nuisible à la liberté que de croire que la pauvreté ou la souffrance relèvent de la « volonté divine » et que le seul devoir de l’homme est de les accepter « (Nyerere, 1978, p. 29).
La deuxième fonction ou deuxième étape de l’éducation des adultes est d’aider les individus à déterminer la nature du changement souhaité et les moyens de l’opérer. Ces deux fonctions de l’éducation des adultes sont assez semblables à ce que Paulo Freire appelle le processus de « conscientisation », lequel vise à modifier le regard pessimiste et fataliste que l’adulte jette sur la réalité et à lui permettre d’acquérir une vision « critique » de son environnement (Freire, 1974).
Dans le contexte propre à la République-Unie de Tanzanie, Nyerere énonce trois objectifs principaux de l’éducation des adultes. Le premier consiste à arracher les Tanzaniens à la résignation dans laquelle ils vivent depuis des siècles ; le deuxième est de leur montrer comment améliorer leurs conditions de vie et le troisième consiste à les aider à comprendre les principes du socialisme et de l’autosuffisance sur lesquels repose la politique nationale (Nyerere, 1973a, p. 137-138).
DEFINITION ET PORTÉE DE L’ÉDUCATION DES ADULTES
Nyerere donne une définition très large de l’éducation des adultes. Une fois encore il souligne la nécessité du changement social : « L’éducation des adultes […] englobe tout ce qui renforce la compréhension de l’homme, le fait agir, l’aide à prendre ses propres décisions et à les appliquer. Elle inclut la formation mais elle va beaucoup plus loin. Elle inclut ce qu’on appelle d’une manière générale « la sensibilisation » mais elle est beaucoup plus encore. Elle inclut l’organisation et la mobilisation mais les transcende pour donner plus de sens à l’action de l’homme (Nyerere, 1978, p. 30).
Selon Nyerere, le champ d’action et la fonction de l’éducation des adultes exigent deux types d’éducateurs. D’abord ceux qu’il appelle les « généralistes » — militants politiques, éducateurs, agents du développement communautaire et personnels de l’enseignement religieux. Ces personnes, dit-il, ne peuvent être politiquement neutres de par la nature même de leur activité car ils ont une mission importante qui est de faire agir les individus et d’éveiller leur conscience : « L’éducation des adultes est une […] activité hautement politique.
Les hommes politiques en sont parfois plus conscients que les éducateurs et ne sont donc pas toujours favorables à une véritable éducation des adultes » (Nyerere, 1978, p. 31).
Dans le second groupe d’éducateurs pour adultes entrent ceux qu’il appelle les « spécialistes » dans toutes sortes de domaines : santé, nutrition, soins des enfants, agriculture, gestion, alphabétisation, etc.
Dans sa définition de l’éducation des adultes, Nyerere inclut également le concept d’apprentissage permanent et d’apprentissage associé au travail qu’il appelle généralement éducation des travailleurs. Deux citations illustrent ses idées sur ce point : « L’éducation est un processus permanent auquel nous devrions tous nous consacrer de l’instant de notre naissance à celui de notre mort » (Nyerere, 1973a). « Vivre c’est apprendre ; et apprendre c’est essayer de vivre mieux » (Nyerere, 1973a, p. 138).
A propos de l’intégration de l’apprentissage dans la vie active, Nyerere fait observer ceci : « Si nous voulons réellement progresser dans le domaine de l’éducation des adultes, il est indispensable de cesser de diviser la vie en tranches, l’une réservée à l’éducation et l’autre, plus longue, à la vie active — avec, à l’occasion, des moments consacrés à des « cours ». Dans un pays résolu à changer, nous devons comprendre que l’éducation et le travail font tous deux partie de la vie et doivent se poursuivre tout au long de celle-ci » (Nyerere, 1973b, p. 300-301).
MÉTHODES DE L’ÉDUCATION DES ADULTES
Selon Nyerere, l’éducateur doit partir du principe que l’éducation des adultes est volontaire. Les apprenants adultes doivent participer à l’identification de leurs propres besoins et intérêts en matière d’apprentissage et ces besoins doivent être axés sur leurs problèmes et leur expérience propres : « L’éducateur d’adultes est un meneur, un guide le long d’un chemin que nous suivrons ensemble. Il ne donne pas à autrui ce qu’il possède. Il l’aide à exploiter son potentiel et ses propres capacités »
(Nyerere, 1978, p. 33-34).
ORGANISATION DE L’ÉDUCATION DES ADULTES
A propos de la structure de l’éducation des adultes, Nyerere reconnaît qu’il n’existe pas de modèle idéal. Le type d’organisation choisi doit donc tenir compte des besoins et des ressources du pays concerné ainsi que de ses traditions culturelles et de son engagement politique. Il souligne toutefois la nécessité d’allouer dans le budget national des crédits spécifiquement destinés à l’éducation des adultes. Celle-ci doit avoir la priorité dans les plans de développement d’un pays et le rang de priorité qui lui sera attribué résultera d’une décision politique. Toutefois, insiste Nyerere, on aurait tort de vouloir éduquer les adultes comme on éduque les enfants, dans le même type d’établissement ou avec le même type de personnel. Il ne sous-estime pas la complexité et l’énormité de la tâche que représente l’organisation de l’éducation des adultes à grande échelle : « Un proverbe dit que ce qui est facile ne mérite pas d’être fait. Tel n’est certainement pas le cas de l’éducation des adultes » (Nyerere, 1978, p. 36).
LA THEORIE ET LA PRATIQUE
Il n’entre pas dans le cadre du présent article d’examiner dans le détail l’impact de la philosophie de l’éducation de Nyerere dans la pratique, autrement dit les réformes de l’éducation mises en œuvre en Tanzanie. Quelques observations d’ordre général s’imposent toutefois.
Tout d’abord, on constate que les tentatives faites pour édifier une société tanzanienne socialiste et autosuffisante au moyen de réformes politiques, économiques, sociales et éducatives ont pour la plupart échoué. Depuis 1986, en particulier, la République-Unie de Tanzanie ne cesse de virer à droite. Le pays est aujourd’hui beaucoup plus intégré dans le système capitaliste mondial qu’il ne l’était à l’époque de l’indépendance.
Dans le contexte de cet échec global du socialisme tanzanien, les réformes de l’éducation inspirées par la philosophie de Nyerere ont abouti à la fois à des succès et à des échecs. Comme le note Samoff dans son étude de cas détaillée sur l’éducation en Tanzanie, la principale explication de ce résultat mitigé « réside dans l’intersection complexe d’une dynamique externe et interne et, en particulier, dans ce dosage propre à la Tanzanie de vision socialiste et de pratique capitaliste périphérique. […] L’expérience tanzanienne révèle à la fois le potentiel et les limites d’un développement non capitaliste, non révolutionnaire, et ceux de la réforme éducative qui l’accompagnent » (Samoff, 1990, p. 210). Bien des problèmes auxquels s’est attaqué Nyerere pour essayer de transformer le système éducatif et les politiques de l’éducation en Tanzanie ne sont toujours pas résolus. Même aux beaux jours de l’édification du socialisme, Nyerere lui-même disait ceci : « Je suis de plus en plus convaincu que la Tanzanie n’a pas encore trouvé la bonne politique de l’éducation, ou qu’elle n’a pas encore réussi à la mettre en œuvre, ou les deux à la fois » (Nyerere, 1974).
La politique prônée dans « Education for Self-Reliance » n’a encore été pleinement appliquée, ni dans la théorie ni dans la pratique, le passage de l’une à l’autre ayant fait apparaître quelques contradictions 3 Observant que la stratégie éducative de la Tanzanie manquait de cohérence, Joël Samoff ajoute « Dans sa phase de transition, la Tanzanie est dans l’impasse. Sa vision socialiste est régulièrement obscurcie et souvent occultée par ses pratiques capitalistes, tant dans le domaine de l’éducation que dans d’autres domaines.
Souvent dénoncées, ses tentatives de modernisation sont tout aussi souvent réaffirmées et appuyées dans le pays comme à l’étranger. [… ] L’expérience tanzanienne met en évidence les obstacles énormes auxquels se heurte une transition non révolutionnaire et peut-être aussi les limites de celle-ci » (Samoff, 1990, p. 268).
On ne saurait nier certains résultats importants obtenus dans le domaine de l’éducation. Pour citer une fois encore Samoff : « La Tanzanie semble réussir sa réforme de l’éducation. En peu de temps, un pays très pauvre a introduit des changements institutionnels qui concernent la quasi-totalité de la population. L’enseignement primaire est pour l’essentiel généralisé. L’instruction de base se fait dans une langue connue de tous et elle s’appuie sur des expériences et des matériels qui leur sont familiers. La Tanzanie et l’Afrique occupent une place prédominante dans le programme scolaire à tous les niveaux. Un Conseil national est chargé d’élaborer les examens et de les noter. Le taux d’alphabétisation des adultes, en Tanzanie, est parmi les plus élevés d’Afrique (environ 85 %). Bien qu’à l’évidence l’aisance matérielle renforce les probabilités de succès scolaire, la pauvreté ne l’exclut pas ». « D’autres programmes s’appuient à leur tour sur ces résultats. L’information nutritionnelle et prénatale peut être diffusée plus largement.
Les programmes d’amélioration de l’agriculture atteignent les agriculteurs éloignés. Les membres des coopératives et des syndicats se font mieux entendre de leurs dirigeants.
Les Tanzaniens sont fiers de leur langue et de leur pays et cette fierté n’est le fruit ni d’une propagande chauvine ni de la xénophobie mais du sentiment qu’ils ont — malgré leur relative pauvreté — d’avoir accompli quelque chose et de la confiance qu’ils ont acquise en eux-mêmes. Vingt ans après la fin de la domination européenne, ces résultats ont une importance majeure » (Samoff, 1990, p. 209).
Quant à l’éducation des adultes, elle a indéniablement donné des résultats remarquables. Les changements novateurs phénoménaux observés dans ce domaine constituent à juste titre une « révolution »4.
De nombreux pays, en particulier ceux du tiers monde, reconnaissent que la République-Unie de Tanzanie a fait à cet égard des progrès majeurs et passionnants.
C’est essentiellement l’éducation des adultes qui a permis de mobiliser la population au service du développement. Sur le plan de l’éducation pour la libération de la conscientisation, les Tanzaniens ont, dans leur majorité, cessé de jeter sur la vie un regard fataliste, ils ont acquis confiance en eux et l’espoir de pouvoir améliorer leurs conditions de vie.
SOURCE DE L’ELEMENT SUR L’IDEOLOGIE : PERSPECTIVES : REVUE TRIMESTRIELLE D’ EDUCATION COMPAREE