AMILCAR LOPES CABRAL, RESISTANT DE LA GUINEE BISSAU ET DU CAP-VERT

De nationalité Cap-Verdienne, Amilcar Lopes Cabral est né le 12 septembre 1924 à Bafata en Guinée portugaise, aujourd’hui appelée Guinée Bissau.

Juvenal Antonio Lopes da Costa Cabral, le père d’Amilcar Cabral est né en 1889 à Santiago, de nationalité Cap-verdienne, il est le fils d’un propriétaire rural aisé.  Costa Cabral exerçait la profession d’instituteur et ne manquait pas de critiquer, devant Amilcar  Cabral, les colons portugais qui sont à la base de l’extrême pauvreté dans les deux colonies, Cap-Vert et Guinée Bissau.

La mère d’Amilcar Lopes Cabral, Iva Pinhel Evora, Cap-Verdienne de Praia pour certains et Bissau-guinéenne pour d’autres est née le 31 décembre 1893 et était domestique avant de devenir couturière et propriétaire d’un petit hôtel et d’une boutique.

Ses parents se séparent et Amilcar  Cabral fait la navette entre Cap-Vert et Guinée Bissau sans pouvoir fréquenter l’école mais à 10 ans, lorsqu’il est scolarisé, son intelligence et son esprit travailleur lui permet de rattraper son retard et effectuer le parcours scolaire de onze (11) ans en huit (8) ans.

En 1937, au Lycée de São Vicente, il écrit son tout premier carnet de poésie « Nos intervalos da arte da Minerva – Quando Cupido acerta no alvo » ou « Dans les intervalles de l’art de Minerva – Quand Cupidon frappe la cible»

En 1943, il achève son secondaire au Lycée Mindelo et est embauché en 1944 à l’Imprimerie Praia, sur l’île de Santiago.

Amilcar Cabral obtient une bourse d’études et part en 1946 pour Lisbonne au Portugal, à l’Institut d’Agronomie où il est le seul étudiant noir. Pendant son cursus universitaire, il fait la connaissance de son épouse, Maria Helena de Athayde Vilhena Rodrigues,  sa camarade de classe à l’époque.

Amilcar Cabral et Maria Helena donnent  vie à  deux enfants, Iva Maria Cabral née en 1952 et Ana Luísa Cabral née en 1962.

Assidu, Amilcar Cabral est apprécié de tous et ses professeurs disent : « Amilcar Cabral est un étudiant appliqué, consciencieux, honnête et doté d’une intelligence solide ».

Son ami Mario de Andrede explique comment Maria Helena Cabral décrit sa première rencontre avec son époux Amilcar Cabral : « J’ai rencontré Amílcar lors de notre première année à l’Institut agronomique, en 1945. L’école avait commencé en Novembre et il est arrivé en Décembre … je n’ai pas appartenir à son groupe mais je me souviens très bien de le voir parmi les autres élèves. Il su se démarquer, car il était le seul nègre dans le groupe … Amílcar n’avait pas passé l’examen d’entrée au collège … Tout le monde a parlé de lui … ils ont loué son intelligence et, pour couronner le tout, il était très agréable et facile à vivre. Quant à ses activités politiques, je me souviens que mes camarades étaient réunis signatures à l’appui des mouvements démocratiques. Amílcar a participé activement à ces organisations d’étudiants antifascistes. Quand il y avait une assemblée générale, il a agi comme modérateur parce qu’il s’exprimait si bien … Au début de notre troisième année, en Octobre 1948, nous étions dans le même groupe, composé des vingt-cinq derniers étudiants qui ont passé les examens. »

Ses camarades de l’Institut d’Agronomie confirment les dires des autres : « Amilcar Cabral est une personne de l’énergie contagieuse, un grand sens de l’humour, et une énorme capacité de se faire des amis. Il est charmant et les femmes sont facilement attirées par lui. »

Son ami, Carlos Veiga Pereira, un journaliste écrit : « Il était le meilleur habillé et soigné de chacun d’entre nous ».

Amilcar Cabral devient secrétaire de direction des sections des îles du Cap Vert, Guinée et São Tomé en 1947.

Pour les vacances d’été de 1949 alors qu’il est en 5ème année d’étude à l’Institut Agronomique, Amilcar Cabral retourne au Cap-Vert et veut transmettre ses connaissances en matière d’érosion des sols et de culture générale à ses compatriotes.

Pour faire connaître les caractéristiques du sol de son pays et pousser  les dirigeants à baser l’économie du pays sur l’agriculture, il intervient sur la radio « Clube de Cabo Verde » ou « Club de Cap-Vert » de la ville de Praia, capitale du Cap-Vert. Il évoque également le problème de l’éducation pour tous et déclare  : « Les membres de l’organisation doivent apporter la lumière à ceux qui vivent dans l’ignorance ».

Pour le leader Cap-verdien, la conscientisation de la masse s’impose, l’éducation et la formation doivent être la priorité des priorités dans toute révolution car, pour lui : « Les déficiences idéologiques, pour ne pas dire le manque total d’idéologie au sein des mouvements nationaux de libération, essentiellement dues à l’ignorance de la réalité historique que ces mouvements affirment vouloir transformer, constitue une des plus grandes faiblesses de notre lutte contre l’impérialisme, sinon la plus grande. Nous croyons néanmoins qu’un nombre suffisant d’expériences diverses ont été accumulées pour nous permettre de définir une ligne générale de réflexions et d’actions dans le but d’éliminer cette déficience. »

Les autorités portugaises refusent à Amilcar Cabral d’organiser des conférences et ses émissions à la radio ainsi que la campagne d’alphabétisation des enfants sont frappées d’interdiction.

De retour au Portugal, Amilcar Cabral côtoie d’autres révolutionnaires comme les angolais Viriato Da Cruz et Agostinho Neto ; Les mozambicains Marcelino Dos Santos et Eduardo Mondlane ; Le bissau-guinéen Vasco Cabral et le brésilien Mario de Andrede.

En 1951, il participe, avec Agosthino Neto, Francisco José Tenreiro et Marcelino dos Santos, à la lutte antifasciste et ils créent le « Centre d’études Africaines ».

Pour Amilcar Cabral, l’idéal et le socle du combat  qui doit distinguer les nationalistes issus des colonies portugaises, des européens, c’est la « réafricanisation des esprits ».

Ainsi, l’immensité du combat ne leur permet pas de faiblir lorsque la Police politique portugaise appelée Police Internationale de Défense de l’Etat (PIDE)  fait des descentes régulières chez eux pour les intimider ou les décourager.

Après avoir soutenu sa thèse sur « L’érosion du sol dans la région portugaise de l’Alentejo » et fait un parallèle avec l’érosion au Cap-Vert qui serait la cause de la famine en ces lieux, il obtient son diplôme en 1952 et, à vingt-huit (28) ans, après avoir signé un contrat avec les services agricoles et forestiers de la Guinée Bissau, Amilcar Cabral rentre en Guinée Bissau et est engagé en qualité d’Ingénieur Agronome dans l’Administration des Eaux et Forêts.

En tant que Directeur de la station agricole à Pessubé, il effectue le recensement agricole de la Guinée Bissau et est surnommé « l’Ingénieur » par ses compatriotes.

Il profite du recensement pour s’imprégner des réalités et tisser des liens étroits avec les villageois puisque son retour en Guinée Bissau n’est pas guidé par le profit mais la mise en oeuvre de nouvelles techniques d’agriculture pour améliorer les conditions de vie de ses frères et soeurs. Il l’a affirmé dans son mémorandum aux membres de son Parti politique en 1969 : « Je ne suis pas venu en Guinée par hasard. Mon retour au pays natal n’a pas été occasionné par tout besoin matériel. Tout a été soigneusement planifié, étape par étape. J’ai eu de grandes possibilités de travailler dans d’autres colonies Portugaises et même au Portugal lui-même. J’ai laissé un bon travail en tant que chercheur au Centre agronomique pour accepter un emploi de seconde classe, celui d’ingénieur en Guinée … Cela a été fait suivant un plan, un objectif, basé sur l’idée de faire quelque chose, de contribuer à l’amélioration du peuple, pour lutter contre les Portugais. C’est ce que j’ai fait depuis le jour où je suis arrivé à Guinée ».

Le 20 mars 1952, le père d’Amilcar Cabral décède.

En 1954, il est nommé successivement, adjoint Chef de la répartition des services agricoles et des Forêts de la Guinée portugaise, Chef de la répartition provinciale des services agricoles et forestiers de la Guinée portugaise et Inspecteur général du commerce de la Guinée.

Lorsqu’il crée le Mouvement pour l’Indépendance Nationale de la Guinée (M.I.N.G.) en 1955, les autorités portugaises l’affectent en Angola croyant le punir mais  où Amilcar Cabral profite de son séjour dans ce pays pour contacter des nationalistes comme Viriato da Cruz, Agostinho Neto et Mário de Andrade, les futurs fondateurs du Mouvement pour la Libération de l’Angola (MPLA).

Il part ensuite pour le Portugal et rejoint secrètement la Guinée Bissau.

Dans la nuit du 19 septembre 1956, au numéro 9 c de la rue Guerra-Junqueiro, Amilcar Cabral fonde, avec cinq (5) proches, Luis Almeida Cabral, son demi-frère né d’une mère portugaise, Elisée Turpin, Aristides Pereira, Julio d’Almeida et Fernando Fortes, le Parti politique,  « Partido africano da independência-Uniao dos povos da Guiné e Cabo Verde » (PAIGC) ou « Parti Africain de l’Indépendance-Union des Peuples de Guinée et du Cap Vert».

Amilcar Cabral se rend au Ghana le 6 mars 1957 pour participer à la fête d’indépendance de ce pays, aux côtés de Kwamé Nkrumah qui apprécie les structures et la coordination panafricaine de lutte du leader Amilcar Cabral et en novembre, à Paris pour rencontrer Mario De Andrede, Variato Da Cruz et Marcelino Dos Santos afin de  faire le point sur la lutte anti-colonialiste.

A la première Conférence panafricaine des Peuples qui se déroule du 5 au 13 décembre 1958 à Accra au Ghana, Amilcar Cabral prend part à la création du « Mouvement Anti-colonial Clandestin » (MAC) ; Un mouvement qui regroupe les indépendantistes des colonies sous tutelle du Portugal, à savoir, l’Angola, la Guinée Bissau, le Mozambique et São Tomé-et- Principe.

En Guinée Bissau, les leaders du PAIGC négocient simultanément et pacifiquement l’indépendance du Cap-Vert et de la Guinée Bissau mais, le 3 août 1959, lorsque l’armée portugaise démantèle les réseaux nationalistes, réprime une grève de dockers au Port Pidjiguiti de Bissau et tue plus de 54 personnes, le PAIGC s’engage dans la lutte armée par la création  d’une branche armée du Parti, le « Mouvement de Libération de la Guinée Bissau et du Cap-Vert » (MLGCV) et installe son quartier général à Conakry en 1960, avec l’accord du Président guinéen Sékou Touré.

En 1960, le capitaine français Yves Guillou  dit Yves Guérin-Sérac né en 1926,un anti-communiste qui a fait les guerres d’Indochine, de Corée et d’Algérie créé, avec l’aide de la PIDE, de la CIA et des extrémistes comme le terroriste d’extrême droite Stefano Delle Chiaie, une armée ultra-secrète et anti-communisme appelée « Aginter Press » qui n’est rien d’autre qu’une fausse agence de presse.

L’un des combats de l’extrémiste Yves Guérin-Sérac est celui d’éliminer des leaders des mouvements de libération, infiltrer, établir des réseaux d’informateurs et d’agents provocateurs et utiliser de faux mouvements de libération.

La même année, en 1960, pour ne pas se faire arrêter, pire, se faire assassiner,  Amilcar Cabral se déguise pour circuler et prend le nom d’Abel Djassi. C’est sous ce faux nom qu’il prend part à la Conférence des peuples africains à Tunis.

Dans le mois de juin de l’année 1960, il dénonce publiquement l’occupation portugaise et publie, sous la signature de son nom d’emprunt Abel Djassi, son cri de cœur avec le titre : « Fact about portuguese colonies » ou  « Fait sur les colonies portugaise »

Jugeant que la lutte basée sur la masse urbaine comme le font  les Etats Occidentaux n’est pas productive en Guinée Bissau, Amilcar Cabral change de tactique et fait reposer son combat sur l’engagement des paysans car, pour lui, l’idéologie d’un combat ne doit se limiter ni au marxisme, ni au léninisme-marxisme, ni au socialisme qui constituent une importation des réalités des peuples européens. Pour Amilcar Cabral, il faudrait plutôt connaître le peuple à libérer et pour lui : « Les gens ne luttent pas pour une idée dans la tête des gens mais pour une vie meilleure pour leurs enfants. »

De plus, il affirme que l’Afrique doit être une synthèse positive des cultures africaines même si dans d’autres parties du monde, la démarche peut être la synthèse de l’histoire et des cultures de ces peuples. Il l’exprime en ses termes : « … Je suis un combattant de la liberté dans mon pays. Vous devez juger selon ce que je fais en pratique. Si vous pensez que c’est du marxisme, dites à tout le monde que c’est du marxisme… mais l’étiquetage est votre affaire. Nous n’aimons pas ce genre d’étiquette… »

Amilcar Cabral ouvre une école de cadres du PAIGC en Guinée Conakry et les personnes formées sont envoyées dans le secret en Guinée Bissau pour transmettre la stratégie de lutte aux paysans.

Au Cap-Vert par contre, le PAIGC cible les étudiants des universités de la métropole et les communautés émigrées.

Amilcar Cabral devient conseiller technique du ministre de l’économie rural de la Guinée Conakry en 1961.

Le 12 novembre 1962, il prononce un discours à la 4ème Commission de l’Assemblée Générale de l’Organisation des Nations-Unies (ONU) à New-York et présente son mémoire sur le Colonialisme Portugais.

Sa voix porte et, la Chine populaire apporte son aide au PAIGC en formant ses cadres ; La Finlande et la Suède soutiennent également les opposants au régime portugais ; La Russie, principal soutien du PAIGC lui fournit des armes et forme les indépendantistes.

Amilcar Cabral visite régulièrement le Président algérien, Ben Bella et cette parole forte est de lui : « Les chrétiens vont au Vatican, les musulmans à la Mecque et les révolutionnaires à Alger. »

En plus de l’Algérie, le Président Gamal Abdel Nasser de l’Egypte fournit des uniformes au PAIGC et d’autres Etats africains tels, le Nigéria de Benjamin Nnamdi Azikiwe, le Sénégal de Léopold Sedar Senghor et le Maroc d’Hassan II soutiennent le PAIGC.

Le PAIGC reçoit donc discrètement de ses alliés, des armes, des balles, des médecins, des instructeurs et techniciens militaires, des médicaments, des produits de première nécessité, du matériel scolaire, des produits comme le sucre, la cigarette…

Malheureusement, lors d’un déchargement de marchandises en provenance du Maroc pour le compte du PAIGC, un docker découvre à la place des boîtes de sardines des balles réelles et donne l’information à sa hiérarchie qui arrête et emprisonne plusieurs membres du PAIGC dont  Aristites Pereira, Vasco Cabral et Luis Cabral.

En dépit de l’emprisonnement de ses leaders, le PAIGC déclenche la lutte armée et le 23 janvier 1963 le cantonnement de Tite, dans le Sud de la Guinée est attaqué.

Un autre champ de bataille est ouvert en juillet 1963 au Nord de la Guinée Bissau.

L’armée portugaise est obligée de se défendre sur plusieurs fronts, Sud et Nord ; Tactique qui s’avère productive puisque le PAIGC finit par occuper le Sud de la Guinée-Bissau.

Du 13 au 17 février 1964, au moment où le PAIGC organise son premier Congrès à Cassaca au Sud de la Guinée Bissau et élit Amilcar Cabral comme Président, des combats ont lieu sur l’île de Como.

Les anti-colonialistes remportent la victoire et proclament l’île de Como : Première région libérée du territoire et installe de nouvelles structures politco-administratives.

En mai 1964, Amilcar Cabral participe, à Milan en Italie, au séminaire organisé par le Centre Frantz Fanon et la pertinence de ses interventions le projette davantage sur la scène internationale.

Amilcar Cabral rencontre en 1965 le révolutionnaire argentin, le Commandant Ernesto Guevara dit le Ché et prend part, en 1966, à la Conférence tricontinentale de La Havane où est mise sur pied l’« Organisation de solidarité des peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique Latine ».

Dans son discours intitulé « Fundamentals and objectives of national libération in relation to social structure » ou « Fondements et objectifs de la libération nationale par rapport à la structure sociale », Amilcar Cabral dit : «La déficience idéologique est la plus grande faiblesse que nous avons en Afrique….Nous avons néanmoins assez d’expérience accumulée pour tracer une ligne de base de l’idéologie pour l’Afrique ».

Le charisme, la force de caractère et l’esprit combatif d’Amilcar Cabral lui permet d’être désigné comme « Dirigeant révolutionnaire majeur en Afrique et grande figure de la révolution dans les Etats du tiers monde ».

Le 3 janvier 1966, Amilcar Cabral rencontre Fidel Castro à Escambray au centre de Cuba, se lie d’amitié avec lui et lui fait part de son projet de créer un foyer de guérilla dans la forme Guévariste en Guinée Bissau.

Amilcar Cabral avait évoqué ce sujet avec le « Ché » en 1965 lors de la tournée du Ché en Afrique. Fidel Castro accepte et sous le commandement de Pedro Pires, une trentaine de militants de la Guinée Bissau est formée par les instructeurs cubains.

Dans le mois de mai 1966, après avoir divorcé d’avec Maria Helena, Amilcar Lopes Cabral épouse Ana Maria Foss, une guinéenne engagée dans la lutte de libération.

Mais, en 1966,  les colons portugais accentuent la pression et souhaitent faire disparaître le PAIGC pour ne pas que des combats dans les maquis se fassent. Ils créent la division au sein du PAIGC en y infiltrant leurs hommes notamment Raphael Barboza qui déclare être en désaccord avec Amilcar Cabral qui lutte pour une indépendance commune du Cap-Vert et de la Guinée Bissau.

Pour ces dissidents, étant donné que le Cap-Vert collabore avec le Portugal, la Guinée Bissau devrait se battre pour acquérir son indépendance. Ils créent donc leur Parti politique, le « Front Uni de Libération » (FUL) dirigé par Raphael Barboza, Momo Touré, Ignacio Semodo, Nicolas Martin, Malam Camara et François Menday.

Les dissidents sous ordre des colons tentent de convaincre le Président Sékou Touré que la discorde dans le PAIGC est très profonde.

Raphael Barboza est arrêté et Momo Touré, ancien militant du PAIGC  joue de tout son poids pour réhabiliter son homme, Raphael Barboza.

Momo Touré considéré comme un militant sûr du PAIGC , roule en réalité  à contre-courant.

En dépit de cette dissidence, une grande partie de la Guinée Bissau est sous contrôle du PAIGC en 1968 qui y installe des écoles, des structures sanitaires et améliore la vie des femmes  et des enfants.

Le PAIGC crée des magasins appelés « Magasins du peuple »  dans l’objectif de fournir des produits de première nécessité aux habitants du Sud de la Guinée Bissau.

Amilcar Cabral se rend à Khartoum au Soudan en janvier 1969 pour participer à la Conférence internationale de solidarité avec les peuples des colonies portugaises et d’Afrique du Sud et les discussions portent sur : « …des propositions du Soudan, qui visent à créer une commission chargée d’étudier le financement des mouvements de libération en Afrique, une commission chargée de suivre leur lutte et une troisième chargée de créer une armée africaine qui combattrait aux côtés des mouvements de libération. En outre, le Soudan a appelé tous les États africains à reconnaître les gouvernements révolutionnaires des territoires libérés et à coopérer avec eux… » quand, le 3 février 1969 à Dar es Salam, en Tanzanie, une autre colonie sous tutelle du Portugal, le leader nationaliste mozambicain, Eduardo Mondlane du mouvement de Libération du Mozambique (FRELIMO), un ami d’Amilcar Cabral lors de ses études universitaires est assassiné  par un colis piégé.

Alors que le PAIGC occupe les deux tiers du territoire de la Guinée Bissau, Amilcar Cabral s’exprime devant la Commission des Droits de l’Homme de l’ONU en avril 1969 et dénonce les manœuvres malveillantes des portugais.

Pour ralentir l’avancée du PAIGC, les autorités portugaises décident d’utiliser ses propres compatriotes contre lui. Ils intègrent  Bissau-guinéens dans l’armée coloniale,  distribuent des sacs de riz à la population, construisent des écoles et améliorent les installations sanitaires.

Au 14ème anniversaire du PAIGC, Amilcar Cabral critique les agissements des autorités portugaises en disant : « …Les criminels colonialistes portugais ont entrepris à la radio une grande campagne contre les Capverdiens, surtout dans les langues locales Guinéennes. Dans cette campagne, ils affirment qu’ils vont expulser tous les Capverdiens qui sont en Guinée au service du colonialisme et de donner les places et les postes qu’ils occupent à ceux qu’ils appellent ‘’les véritables enfants de la Guinée… »

La fille d’Amilcar Cabral et  Ana Maria Foss naît le 6 décembre 1969 et est appelée N’Dira Abel Cabral .

En février 1970, Amilcar Cabral participe à la Conférence organisée à l’université de Syracuse à New-York et rend hommage à son ami  mozambicain Eduardo Mondlane assassiné une année auparavant.

Il se rend successivement, en 1969, au siège des Nations-Unies à Washington, à la Commission des affaires étrangères du Congrès américain et à Moscou en avril pour fêter le centième anniversaire de la naissance de Lénine.

Le 1er  juillet 1970, les indépendantistes des colonies portugaises, Agostinho Neto de l’Angola, Marcelino Dos Santos du Mozambique et Amilcar Cabral de la Guinée Bissau sont reçus par le Pape Paul VI après la Conférence de solidarité avec les peuples des colonies Portugaises.

Le 22 novembre 1970, l’armée française décide de secourir son « frère » portugais.

La France entreprend une opération baptisée, « Opération Mer verte » avec pour objectif d’assassiner Amilcar Cabral et renverser par la même occasion le Président guinéen Sékou Touré qui a osé dire « Non » au Général de Gaulle.

Le Portugais Marcello Caetano et le Brigadier de la cavalerie Portugaise appelée « Spinola », tous deux des services secrets français mettent en place un  projet d’attaque avec cinq objectifs  :

1°) libérer les prisonniers portugais détenus en Guinée Conakry,

2°) détruire les équipements militaires, les « chasseurs Mig 17 » de la Guinée Conakry,

3°) mettre hors d’état d’usage les vedettes du PAIGC,

4°) faire un coup d’Etat en Guinée Conakry pour renverser le Président Sékou Touré ;

5°) et assassiner le nationaliste Amilcar Cabral qui réside en Guinée Conakry.

Exécutée, l’Opération Mer verte permet certes de délibérer vingt-six (26) militaires portugais et détruire les vedettes du PAIGC mais elle est un véritable et cinglant échec puisqu’en déplacement en Europe de l’Est, c’est la résidence du voisin immédiat d’Amilcar Cabral qui a été pilonnée tard la nuit par des obus.

L’opération s’étant déroulée dans l’obscurité, les militaires français se sont trompés de cible, ont détruit la résidence du voisin du nationaliste Amilcar Cabral. Les trois filles du voisin ont été atteintes et l’une des filles est décédée sur le coup, la tête détachée par un éclat d’obus.

L’autre cible, le Président guinéen Sékou Touré était aussi absent de son Palais pendant l’attaque.

Toute honte bue, le Président français François Mitterrand  vient à la commémoration de l’agression où sont présents, le Président Sékou Touré de la Guinée Conakry et le leader nationaliste Amilcar Cabral.

François Mitterrand passe une semaine en Guinée et se lie d’amitié avec Amilcar Cabral. Il l’invite en France pour les vacances de Pâques.

Bien avant cette énième attaque, Amilcar Cabral avait déjà échappé à une quarantaine de tentatives d’assassinat.

Pour équilibrer les rapports de force, Amilcar Cabral se rend à Moscou, en Russie pour acquérir des avions militaires et les Soviétiques lui promettent des missiles sol-air baptisés « Strella ».

A cet effet, Luis Cabral, dans une interview au journal « Diário Popular » dit : « Mon frère pouvait se faire des amis partout (…) C’est avec le charme d’Amílcar que les Soviétiques nous ont donné les missiles pour contrôler l’armée …»

Pour un lobbying diplomatique, Amilcar Cabral se rend en Suède en avril 1971, en Ethiopie en juin 1971 pour la Conférence des Chefs d’Etat et gouvernement africains et en août, en Irlande et la Finlande.

En février 1972, il tient un discours devant la 163ème session du Conseil de sécurité de l’ONU et demande aux membres de cette Organisation de conduire une mission dans la partie Sud de la Guinée Bissau pour s’imprégner de la réalité.

L’ONU envoie effectivement une mission d’observation du 2 au 8 avril 1972, conclut que le PAIGC doit être considéré comme le véritable et légitime représentant des peuples de la Guinée et du Cap-Vert.

L’ONU demande donc aux autres Etats de s’adresser dorénavant au PAIGC pour tout ce qui concerne la Guinée-Bissau et le Cap-Vert.

Le Conseil de sécurité de l’ONU vote, à l’unanimité, une résolution pour condamner le colonialisme portugais et exige que les portugais se retirent de la Guinée Bissau et engagent les négociations avec le PAIGC.

Les élections sont préparées dans la partie Sud en août 1971 et les représentants de l’assemblée nationale populaire sont élus quelques mois plus tard avec 273 conseillers régionaux contre 120 membres de l’assemblée nationale populaire.

En 1972, des représentants du PAIGC visitent la Corée du Nord, le Japon et la Chine.

La renommée d’Amilcar Cabral est telle qu’il est nommé, le 15 octobre 1972, « Docteur Honoris Causa » par l’université Lincoln des Etats Unis d’Amérique et le 24 décembre, il devient « Docteur Honoris Causa » en Sciences politiques et sociales par l’Académie des Sciences de l’URSS.

Le 20 janvier 1973 à 22h30, Amilcar Cabral  rentre d’un dîner organisé à l’Ambassade de Pologne à Conakry avec, à ses côtés,  son épouse Anna Maria Cabral.

Le couple décide, avant de rentrer chez eux,  de faire un tour à la conférence sur « la lutte de libération menée par le peuple mozambicain » qui se déroule à Ratoma et animé par le nationaliste mozambicain Chissamo, membre du FRELIMO  qui séjourne à Conakry en Guinée.

Toute la direction  du PAIGC participe à cette conférence.

Mais, au Secrétariat Général du PAIGC, Aristides Pereira et  trois autres militants du  PAIGC  sont tués par des hommes de la dissidence du PAIGC.

Inocencio Kany fait arrêter la voiture  d’Amilcar Cabral  et essaie de le ligoter mais le nationaliste  refuse.

Inocencio Kany, , tire sur Amilcar Cabral à bout portant et demande à ses complices qui l’accompagnent d’achever sa sale besogne. Une rafale d’AK  retentit dans la nuit en direction Amilcar Cabral  qui meurt sur le coup, devant son épouse.

L’autre groupe dirigé par Mamadou N’Diaye s’en prend à Aristide Pereira qu’il enlève, maltraite, ligote et jette dans une jeep du PAIGC pour s’enfuir vers le Port de Conakry.

Le troisième groupe des dissidents  dirigé par Joao Tamaz Cabral Da Costa arrête et maltraite les dirigeants Cap-Verdiens du PAIGC et libère les prisonniers dont Momo Touré et Aristide Barboza.

Les autorités guinéennes procèdent à l’arrestation de tous les membres du PAIGC vivant  sur le sol guinéen, pour l’interrogatoire de la Commission d’Enquête qui ne donne rien.

Certains voient derrière Inocencio Kani, l’extrémiste Yves Guérin-Sérac  comme le véritable responsable de cet assassinat et d’autres, comme  feu Docteur-Professeur Charles Diané  affirment que c’est le Président Sékou Touré qui est le commanditaire de l’assassinat d’Amilcar Cabral et dans son ouvrage «Sékou Touré et son régime» Paris : Editions Berger-Levrault. 1982, 106 pages –  Chapitre 7 : Lettre ouverte au Président Mitterand, l’auteur  Charles Diané écrit : « Monsieur le Président Mitterand, (…) La PIDE a été accusée à tort. Amilcar Cabral, que j’ai eu l’honneur de connaître, était un grand intellectuel. Vous avez écrit que le Portugal a perdu en lui “l’adversaire le plus sensible, le mieux formé à ses valeurs”. C’était un nationaliste vrai, un combattant de la liberté, les armes à la main; à qui son courage, son autorité, sa rigueur intellectuelle et sa culture avaient conféré un grand rayonnement et une très grande notoriété en Afrique et une envergure internationale. C’était là une première tare aux yeux de Sékou Touré, qui n’a jamais ni tiré un coup de feu ni armé qui que ce soit, pour ce faire, contre quelque colonialisme que ce soit. Vous êtes mieux placé que moi pour savoir qu’il s’accommodait fort bien du colonialisme français. Amilcar Cabral était ingénieur agronome. Cétait là, je l’ai suffisamment montré, une autre tare aux yeux du dictateur de Conakry. Amilcar Cabral avait autant de charisme mais beaucoup plus de relations et surtout de crédibilité que Sékou Touré. Sékou Touré, certes, par la force des événements, a donné asile au PAIGC dès 1958. (…) Mais tout cela n’allait pas sans conflits. Sékou Touré recevait et gérait pratiquement tous les fonds envoyés de l’extérieur pour le PAIGC. Il contrôlait leurs mouvements et tentait de contrecarrer les relations qui ne lui plaisaient pas. Ces conflits étaient de notoriété publique en Guinée. Ainsi, nul n’ignorait que Sékou Touré détournait, au bénéfice de ses milices, armes et munitions pour la défense de son pouvoir. Parfois, il s’appuyait directement sur certaines fractions des forces PAIGC stationnées à Conakry pour sa police intérieure et la répression. Ainsi, tout opposait ces deux hommes sauf la géographie qui allait paradoxalement devenir la plus grande pomme de discorde. Les deux Guinée Occidentales ont des problèmes de frontière que le PAIGC, alors engagé dans sa lutte de libération n’a pas voulu agiter lorsqu’en 1964 Sékou Touré publia un décret reprenant un accord passé en 1960 entre la France et le Portugal, et fixant unilatéralement les frontières maritimes des deux pays. Ce conflit éclata au grand jour en 1980 lorsque Sékou Touré accorda à la Compagnie pétrolière américaine Union Texas des droits de prospection en mer, précisément dans cette zone frontalière litigieuse. On se souvient de la déclaration sèche du Conseil Supérieur du PAIGC, publiée de Praia le 14 août 1980 et dans laquelle il est dit clairement que “toute initiative unilatérale allant dans le sens de l’exploitation des ressources naturelles des zones en litige est illégale et ne peut qu’envenimer et aggraver les relations entre les deux pays”. C’est dire à quel point ces relations étaient déjà tendues. En plus des zones maritimes, la région frontalière sud de la Guinée-Bissau a toujours fait l’objet de convoitise de la part de Sékou Touré à cause de la bauxite déjà largement exploitée par les multi-nationales en Guinée. Tout cela explique les appréhensions d’Amilcar Cabral qui ne manquait pas de s’en ouvrir à ses intimes. Sékou Touré avait ses hommes au sein du PAIGC qui attisaient les moindres contradictions, y compris les oppositions entre Cap-Verdiens et Guinéens, métis et noirs. Bruno Crimi rapporte, dans le Continent du 26 mai 1981, ses dernières conversations avec Cabral, deux semaines avant son assassinat : « Amilcar m’avait fait part de ses soucis. Son parti, disait-il, était secoué par de profondes divisions. Le conflit toujours latent entre Cap-Verdiens et Guinéens était devenu très aigu. Nous aurons un jour l’indépendance. C’est sûr. Mais aujourd’hui, je ne peux pas dire que la Guinée et le Cap Vert resteront unis… Je ne sais pas non plus si je serai encore là pour assister à la proclamation de l’indépendance de mon pays. » Quelles prophéties ! Oui Cabral fut tué quinze jours plus tard. Aujourd’hui, Guinéens et Cap Verdiens sont séparés par quelque chose qu’Amilcar craignait le plus, le coup d’état militaire. L’on sait avec quelle précipitation et quels délices Sékou Touré s’est jeté dans les bras des militaires de Bissau, sacrifiant par là même le frère d’Amilcar, Luis Cabral, qui n’avait jamais pardonné à Sékou Touré le meurtre de son frère. Parce que Luis Cabral savait. Il savait que, depuis 1970, son frère s’était confié à des ministres de Sékou Touré sur la trahison de ce dernier. C’était avant le débarquement de novembre 1970. Il savait que, contrairement à ce que les services de propagande de Conakry et les différents bureaux du PAIG affirmaient, Amilcar Cabral avait été tué par des éléments guinéens du PAIGC, appuyés par le stratège de Conakry lui-même. Il savait que la fameuse police politique portugaise, la PIDE, n’était en rien mêlée à cet assassinat…. »

La veuve du nationaliste, Anna Maria Cabral, une combattante des premières heures pour l’indépendance du pays poursuit  le combat de libération après la mort de son mari et créé une fondation, la « Fondation Amilcar Lopes Cabral » en hommage à son époux.

De nombreux  autres édifices et manifestations portent  son nom :

  • « Coupe Amílcar Cabral » qui a lieu au Cap-Vert et regroupe des Etats de la sous-région ouest-africaine ;
  • « Lycée technique Amílcar-Cabral » de Ouagadougou au Burkina Faso ;
  • « Lycée agricole Amílcar-Cabral » (LAAC) de Brazzaville au Congo ;
  • « Collège CEMT Amílcar Cabral » de Ziguinchor au Sénégal ;
  • « Lycée Amílcar-Cabral » (LACM) à Macenta en Guinée ;
  • « Ecole primaire Amílcar-Cabral » de Dixinn en Guinée ;
  • « Aéroport international Amílcar Cabral » du Cap-Vert ;
  • « Boulevard Amílcar-Cabral » de Martinique ;
  • « Boulevard Amilcar Cabral » à Alger en Algérie…

Le 24 septembre 1973, seul, le PAIGC proclame l’indépendance de la Guinée Bissau et le 10 septembre 1974, l’indépendance pleine et totale de la République de Guinée Bissau est proclamée.

Luis Almeida Cabral, le frère d’Amilcar Cabral devient le premier Président de la Guinée Bissau.

Le 5 juillet 1975, le Cap-Vert fête son indépendance.

L’idéologie d’Amilcar Cabral a séduit plusieurs mouvements dans le monde, le MPLA de l’Angola, le FRELIMO du Mozambique, l’ANC de l’Afrique du Sud… et des leaders, ceux du Timor Este, Kwamé Nkrumah du Ghana…

La politique du PAIGC d’Amilcar Cabral  séduisait parce que lorsqu’il capturait des soldats portugais, au lieu de les emprisonner ou de les assassiner, ils les engagent dans leur lutte de libération et réussissent à leur faire comprendre qu’ils sont aussi des victimes exploitées par le régime portugais. Le PAIGC explique à ces prisonniers qu’ils doivent se classer dans la même catégorie que les révolutionnaires qu’ils combattent par erreur.

Des prisonniers adhéraient et une grande partie de ces combattants sont à la base du renversement, le 25 avril 1975, du régime fasciste qui dirigeait le Portugal.

Aujourd’hui encore, Amilcar Cabral est considéré comme le « Ché » de l’Afrique. Le seul africain qui a permis à deux Etats, le Cap-Vert et la Guinée Bissau d’obtenir leurs indépendances.
 
Amilcar Cabral reste pour beaucoup, un humaniste, un intellectuel visionnaire, un grand révolutionnaire panafricaniste.
 
Pour d’autres, il est une lumière éclatante et un guide pour la révolution panafricaine et socialiste doté d’un pragmatisme, un courage, une modestie, une intelligence, une honnêteté sans pareille.

« Il n’y a point de bonheur sans courage, ni de vertu sans combat. »

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